‹ Fables: composées pour l'éducation du Duc de BourgogneChapitre 18 sur 30 · LE FANTASQUE · texte numérisé non relu

LE FANTASQUE

u*EST-iL donc arrivé de funeste à Melanthe ? Rien au dehors, tout au dedans. Ses affaires vont à souhait. Tout le monde cherche à lui plaire. Quoi donc ! Est-ce que sa rate fume ? Il se coucha hier les délices du genre humain. Ce matin on est honteux pour lui, il faut le cacher; en se levant, le pli d'un chausson lui^ a déplu ; toute la journée sera orageuse, et tout le monde en souffrira. Il fait peur, il fait pitié ; il pleure comme un enfant, il rugit comme un lion. Une vapeur maligne et farouche trouble et noircit son imagination, comme Tencre de son écritoire barbouille ses doigts. N'allez pas lui parler des choses qu'il aimoit le plus il n'y a qu'un moment. Par la raison qu'il les a aimées, il ne les sauroit plus souffrir. Les parties de divertissement qu'il a tant désirées lui deviennent ennuieuses, il faut l«s rompre. Il cherche à

contredire, à se plaindre» à piquer les auti s'irrite de voir qu'ils ne veulent point se U Souvent il porte ses coups en l'air, como taureau furieux qui avec ses cornes aiguisa se battre contre les vents. Quand il manqi prétexte pour attaquer les autres, il se t contre lui-même. Il se blâme, il ne se trouve rien, il se décourage, il trouve fort mauvais veuille le consoler. Il veut être seul, et ne supporter la solitude. Il revient à la compagn s'aigrit contre elle. On se tait, ce silence a le choque. On parle tout bas, il s'imagîni c'est contre lui. On parle tout haut, il t qu'on parle trop, et qu'on est trop gay pe:

qu'il est triste. On est triste, cette tristesi paroît un reproche de ses fautes. On rit, il * conne qu'on se moque de lui. Que faire?

aussi ferme et aussi patient qu'il est insupport et attendre en paix qu'il revienne demain sage qu'il étoit hier. Cette humeur étrange va comme elle vient. Quand elle le prend, o roit que c'est un ressort de machine qui si monte tout à coup. Il est comme on dépeic possédez; sa raison est comme à l'envers, c' déraison elle-même en personne. Poussez-le, lui ferez dire en plein jour qu'il est nuit : 1 n'y a plus ni jour ni nuit pour une tête dém< par son caprice. Quelquefois il ne peut s'emp*

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d'être étonné de ses excès et de ses fougues^ Malgré son chagrin, il sourit des paroles extravagantes qui lui ont échapé. Mais quel moyen de prévoir ces orages et de conjurer la tempête? Il n'y en a aucun; point de bons almanachs pour prédire ce mauvais tems. Gardez-vous bien de dire : a Demain nous irons nous divertir dans un tel jardin » ; Thomme d'aujourd'huy ne sera point celui de demain ; celui qui vous promet maintenant disparoîtra tantôt, vous ne sçaurez plus où le prendre pour le faire souvenir de sa parole : en sa place vous trouverez un je ne sçai quoi qui n'a ni forme ni nom, qui n'en peut avoir, et que vous ne sçauriez définir deux instans de suite de la même manière. Etudiez-le bien, puis dites-en tout ce qu'il vous plaira, il ne sera plus vrai le moment d'après que vous l'aurez dit. Ce je ne sçai quoi ▼eut et ne veut pas; il menace, il tremble; il mêle des hauteurs ridicules avec des bassesses indignes. Il pleure, il rit, il badine, il est furieux. Dans sa fureur la plus bizarre et la plus insensée il est plaisant, éloquent, subtil, plein de tours nouveaux, quoi qu'il ne lui reste pas même une ombre de raison. Prenez bien garde de ne lui rien dire qui ne soit juste, précis, et exactement raisonnable; il sçauroit bien en prendre avantage, et vous donner adroitement le change; il.passeroit d'abord de son tort au vôtre, et deviendroit

raisonnable pour le seul plaisir de yous convaincre que vous ne Têtes pas. C'est un rien qui Ta fait monter jusqu'aux nues; mais ce rien qu' est-il devenu? il s'est perdu dans la mêlée; il n^en est plus question : il ne sçait plus ce qui Ta fâché, il sçait seulement qu'il se fâche et qu'il veut se fâcher, encore même ne le sçait-il pas toujours. Il s* imagine souvent que tous ceux qui lui parlent sont emportez, et que c'est lui qui se modère, comme un homme qui a la jaunisse croit que tous ceux qu'il voit sont jaunes , quoique le jaune ne soit que dans ses yeux. Mais peut-être qu'il épargnera certaines personnes ausquelles il doit plus qu'aux autres, ou qu'il paroît aimer davantage? Non, sa bizarrerie ne connoît personne; elle se prend sans choix à tout ce qu^elle trouve ; le premier venu lui est bon pour se décharger; tout lui est égal pourvu qu'il se fâche, il diroit des injures aux gens qu'il doit le plus considérer» Il ne les aime plus, il n'en est point aimé ; on le persécute, on le trahit; il ne doit rien à qui que ce soit. Mais attendez un moment, voici une autre scène. Il a besoin de tout le monde, il aime, on l'aime aussi, il flatte, il s'insinue, il ensorcelle tous ceux qui ne pouvoient plus le souffrir ; il avoue son tort, il rit de ses bizarreries, il se contrefait, et vous croiriez le voir dans ses excès d'emportement, tant il se contrefait bien. Après

xiette comédie jouée à ses propres dépens, vous croyez bien qu'au moins il ne fera plus le démoniaque. Helas! vous vous trompez, il le fera encore ce soir, pour s'en moquer demain sans se corriger.

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