‹ Fables: composées pour l'éducation du Duc de BourgogneChapitre 30 sur 30 · DU BERGER CLEOBUIE ET DE LA NYMPHE PHIDILE · texte numérisé non relu

DU BERGER CLEOBUIE ET DE LA NYMPHE PHIDILE

N berger rêveur menoît son troupeau sur les rives fleuries du fleuve Acheloûs. Les Faunes et les Satjres cachez dans les bocages voisins dansoient sur l'herbe au doux son de sa flûte. Les Najades cachées dans les ondes du fleuve levèrent leurs têtes audessus des roseaux pour écouter ses chansons. Acheloûs lui-même, appuyé sur son urne panchée, montroit son front où il ne restoit plus qu'une corne depuis son combat avec le grand Hercules, et cette mélodie suspendit pour un peu de tems les peines de ce dieu vaincu. Le berger étoit peu touché de voir ces Nayades, qui l'admiroient : il ne pensoit qu'à la bergère Phidile, simple, naïve, sans aucune parure, à qui la fortune ne donna jamais d'éclat emprunté, et que les Grâces seules avoient ornée et embellie de leurs propres mains. £lle sortoit de son village, ne son-

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géant qu'à faire paître ses moutons. Elle seule ignoroit sa beauté. Toutes les autres bergères en étoient jalouses. Le berger Taimoit et n'osoit le lui dire. Ce qu'il aimoit le plus en elle, c'étoit cette vertu simple et severe qui écartoit les amans, et qui fait le vrai charme de la beauté; mais la passion ingénieuse fait trouver l'art de représenter ce qu'on n'oseroit dire ouvertement. Il finit donc toutes ses chansons les plus agréables pour en commencer une qui pût toucher le cœur de cette bergère. II sçavoit qu'elle aimoit la vertu des héros qui ont acquis de la gloire dans les combats. Il chanta sous un nom supposé ses propres avantures, car en ce temps les héros mêmes étoient bergers et ne méprisoient point la houlette. Il chanta donc ainsi : « Quand Polynice alla assiéger la ville de Thebes pour renverser du thrône son frère Etheocles, tous les rois de la Grèce parurent sous les armes, et poussoient leurs chariots contre les assiégez. Adraste,beau père dePolynice,abbattoit les troupes de soldats et les capitaines comme un moissonneur de sa faulx tranchante coupe les moissons. D'un autre côté le devin Amphiaraûs, qui avoit prévu son malheur, s'avançoit dans la mêlée, et fut tout à coup englouti par la terre qui ouvrit ses abîmes pour le précipiter dans les sombres rives du Siyx, En tombant il déploroit son infortune d'avoir eu une femme infidelle. Assez

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près de là on Toyoit les deux frères fils d'Œdîpe qui s'attaquoieut avec fureur. Comme un léopard et un tygre qui s'entredechirent dans les rochers du Caucase, ils se rouloient tous deux dans le sable, chacun paroissant altéré du sang de son frère. Pendant cet horrible spectacle , Cleobule, qui avoit suivi Polynice, combatit contre un vaillant Thebain que le Dieu Mars rendoit presque invincible. La flèche du Thebain conduite par le Dieu auroit percé le cou de Cleobule, s'il ne se fût détourné promtement : aussitôt Cleobule lui enfonça son dard jusqu'au fond des entrailles. Le sang du Thebain ruisselle, ses yeux s'éteignent, sa bonne mine et sa fierté le quittent, la mort efface ses beaux traits ; sa jeune épouse du haut d'une tour le vit mourant, et eut le cœur percé d'une douleur inconsolable. Dans son malheur je le trouve heureux d'avoir été aimé et plaint : je mourrois comme lui avec plaisir, pourvu que je puisse être aimé de même. A quoi servent la valeur et la gloire des plus fameux combats, à quoi servent la jeunesse et la beauté, quand on ne peut ni plaire ni toucher ce qu'on aime? » La bergère, qui avoit prêté Foreille à une si tendre chanson, comprit que ce berger étoit Cleobule, vainqueur du Thebain. Elle devint sensible à la gloire qu'il avoit acquise, aux grâces qui brilloient en lui, et aux maux qu'il souffroit pour elle. Elle lui donna

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sa main et sa foi. Un heureux hymen les joignit ; bientôt leur bonheur fut envié des bergers d'alentour et des divinitez champêtres. Ils égalèrent par leur union, par leur vie innocente, par leurs plaisirs rustiques jusques dans une extrême vieillesse, la douce destinée de Philemon et de Baucis.

FABLE XXVIII chromis et mnasyle

Chromis.

E bocage a une fratcheur délicieuse :

les arbres en sont grands, le feuillage Aépais, les allées sombres; on n'y en- ^lend d'autre bruit que celui des rossignols qui chantent leurs amours.

Mnasyle.

Il y a ici d es beautez encore plus touchantes. Chromis.

Quoi donc ! veux-tu parler de ces statues ? je ne les liouve gueres jolies : en voilà une qui a l'air

Elle représente une femme; mais n'en parlons pas, car tu connois un de nos bergers qui en a déjà dit tout ce que l'on en peut dire.

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Chromis.

Quoi donc ! est-ce cette autre qui est panchée au dessus de la fontaine?

Mnasyle.

Non, je n*en parle point : le berger Lycidas Ta chantée sur sa flûte, et je n'ai garde d'entreprendre de louer après lui.

Chromis.

Quoi donc ! cette statue qui représente une jeune femme?

Mnasyle.

Ouy. Elle n'a point cet air rustique des deux autres : aussi est-ce une plus grande divinité. C'est Pomone, ou au moins une Nymphe. Elle tient d'une main une corne d'abondance pleine de tous les doux fruits de l'automne; de l'autre elle porte un vase d'où tombent en confusion des pièces de monnoye; ainsi elle tient en même tems les fruits de la terre qui sont les richesses de la simple nature, et les thresors auxquels l'art des hommes donne un si haut prix.

Chromis. ' Elle a la tête un peu panchée : pourquoi cela ?

Mnasyle.

Il est vrai ; c'est que toutes figures faites pour

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être posées en des lieux élevez, et pour être vues d'en bas, sont mieux au point de vue quand elles sont un peu panchées vers les spectateurs.

Chromis.

Mais quelle est donc cette coeffure? elle est inconnue à nos bergères.

Mnasyle.

Elle est pourtant très négligée, et elle n'en est pas moins gracieuse. Ce sont des cheveux bien partagez sur le front, qui pendent un peu sur les costez avec une frisure naturelle, et qui se nouent par derrière.

Chromis.

Et cet habit, pourquoi tant de plis?

Mnasyle.

C'est un habit qui a le même air de négligence : il est attaché par une ceinture, afin que la Nymphe puisse aller plus commodément dans ces bois ; ces plis fiottans font une drapperie plus agréable que des habits étroits et façonnez. La main de Fou- ^ vrier semble avoir amolli le marbre pour faire des plis si délicats; vous voyez même le nud sous cette drapperie : ainsi vous trouvez tout ensemble la tendresse de la chair, avec la variété des plis de la drapperie.

Chromls.

Ho! ho! te voilà bien sçavant; maïs, puisque tu sçais tout, dis-moi : cette corne d'abondance, est-ce celle du fleuve Acheloûs arracliée par Hercules, ou bien celle de la chèvre Amahhée, nourrice de Jupiter sur le mont Ida ?

Mnasïle.

Cette question est encore à décider; cependant je cours à mon troupeau. Bonjour.

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