‹ Fables, composées pour l'éducation du duc de Bourgogne [par] De La Mothe-Fénelon. Avec une préfChapitre 12 sur 31 · HISTOIRE DU ROI ALFAROUTE ET DE CLARIPHILE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU ROI ALFAROUTE ET DE CLARIPHILE

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;'£j5q) L y avoit un roi nomme Aliaroute i^l^^qui étoit craint de tous ses voisins ^^^et aimé de tous ses sujets. Il étoit ^siSsage, bon, juste, vaillant, habile; rien ne lui manquoit. Une fée vint le trouver et lui dire qu'il lui arriveroit bientôt de grands malheurs, s'il ne se servoit pas de la bague qu'elle lui mit au doigt. Quand il tournoit le diamant de la bague en dedans de sa main, il devenoit d'abord invisible; et, dès qu'il le retournoit en dehors, il étoit visible comme auparavant. Cette bague lui fut très commode, et^lui fit grand plaisir. Quand il se défioit de quelqu'un de ses sujets , il alloit dans le cabinet de cet homme, avec son diamant tourné en dedans; il entendoit et il voyoit tous les secrets domestiques sans être apperçû. S'il craignoit les desseins de quelque roi voisin de son royaume, il s'en alloit jusques dans ses conseils les plus secrets, où il apprenoit tout sans être jamais décou-

vert. Ainsi il prévenoit sans peine tout ce qu'on vouloit faire contre lui; il détourna plusieurs conjurations formées contre sa personne, et déconcerta ses ennemis qui vouloient l'accabler. Il ne fut pourtant pas content de sa bague, et il demanda à la fée un moyen de se transporter en un moment d'un pays en un autre, pour pouvoir faire un usage plus prompt et plus commode de l'anneau qui le rendoit invisible. La fée lui répondit en soupirant : « Vous en demandez trop. Craignez que ce dernier don ne vous soit nuisible. » Il n'écouta rien, et la pressa toujours de le lui accorder. « Hé bien, dit-elle, il faut donc malgré moi vous donner ce que vous vous repentirez d'avoir. )) Alors elle lui frotta les épaules d'une liqueur odoriférante. Aussitôt il sentit de petites aîles qui naissoient sur son dos. Ces petites aîles ne paroissoient point sous ses habits; mais, quand il avoit résolu de voler, il n'avoit qu'à les toucher avec la main; aussitôt elles devenoient si longues qu'il étoit en état de surpasser infiniment le vol rapide d'un aigle. Dès qu'il ne vouloit plus voler, il n'avoit qu'à retoucher ses aîles; d'abord elles se rapetissoient, en sorte qu'on ne pouvoit les appercevoir sous ses habits. Par ce moyen le roi alloit par tout en peu de momens ; il sçavoit tout, et on ne pouvoit concevoir par où il devinoit tant de choses : car il se renfermoit et paroissoit de-

meurei" presque toute la journée dans son cabinet, sans que personne osât y entrer. Dès qu'il y étoit, il se rendoit invisible par sa bague, étendoit ses ailes en les touchant, et parcouroit des païs immenses. Par là il s'engagea dans de grandes guerres, où il remporta toutes les victoires qu'il voulut ; mais, comme il voyoit sans cesse les secrets des hommes, il les connut si méchants et si dissimulez qu'il n'osoit plus se fier à personne. Plus il devenoit puissant et redoutable, moins il étoit aimé, et il voyoit qu'il n'étoit aimé d'aucun de ceuxmêmes à qui il avoit fait de plus grands biens. Pour se consoler, il résolut d'aller dans tous les pays du monde chercher une femme parfaite qu'il pût épouser, dont il pût être aimé , et par laquelle il pût se rendre heureux. Il la chercha long-tems ; et, comme il voyoit tout sans être vu, il connoissoit les secrets les plus impénétrables. Il alla dans toutes les cours : il trouva par tout des femmes dissimulées qui vouloient être aimées, et qui s'aimoient trop elles mêmes pour aimer de bonne foi un mari. Il passa dans toutes les maisons particulières : l'une avoit l'esprit léger et inconstant; l'autre étoit artificieuse, l'autre hautaine, l'autre bizarre , presque toutes fausses, vaines et idolâtres de leurs personnes. Il descendit jusqu'aux plus basses conditions, et il trouva enfin lafille d'un pauvre laboureur, belle comme le jour.

mais simple et ingénue dans sa beauté, qu'elle comptoit pour rien, et qui étoit en effet sa moindre qualité : car elle avoit un esprit et une vertu qui surpassoit toutes les grâces de sa personne. Toute la jeunesse de son voisinage s'empressoit pour la voir; et chaque jeune homme eût crû assurer le bonheur de sa vie en l'épousant. Le roi Alfaroute ne put la voir sans en être passionné. Il la demanda h son père, qui fut transporté de joye de voir que sa fille seroit une grande reine. Clariphile (c'étoit son nom) passa de la cabane de son père dans un riche palais, où une cour nombreuse la reçut. Elle n'en fut point éblouie; elle conserva sa simplicité, sa modestie, sa vertu, et elle n'oublia point d'où elle étoit venue lorsqu'elle fut au comble des honneurs. Le roi redoubla sa tendresse pour elle, et crut enfin qu'il parviendroit à être heureux. Peu s'en falloit qu'il ne le fût déjà, tant il commençoit à se fier au bon cœur de la reine. Il se rendoit à toute heure invisible pour l'observer et pour la surprendre ; mais il ne découvroit rien en elle qu'il ne trouvât digne d'être admiré. Il n'y avoit plus qu'un reste de jalousie et de défiance qui le troubloit encore un peu dans son amitié. La fée, qui lui avoit prédit les suites funestes de son dernier don, l'avertissoit souvent, et il en fut importuné. Il donna ordre qu'on ne la laissât plus entrer dans le palais, et dit à la reine

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qu'il lui défendûit de la recevoir. La reine promit avec beaucoup de peine d'obéir, parce qu'elle aimoit fort cette bonne fée. Un jour la fée, voulant instruire la reine sur l'avenir, entra chez elle sous la figure d'un officier, et déclara à la reine qui elle étoit. Aussitôt la reine l'embrassa tendrement. Le roi, qui étoit alors invisible, l'apperçut, et fut transporté de jalousie jusqu'à la fureur. Il tira son épée, et en perça la reine, qui tomba mourante entre ses bras. Dans ce moment, la fée reprit sa véritable figure. Le roi la reconnut, et comprit l'innocence de la reine. Alors il voulut se tuer. La fée arrêta le coup, et tâcha de le consoler. La reine, en expirant, lui dit : « Quoique je meure de votre main, je meurs toute à vous. « Alfaroute déplora son malheur, d'avoir voulu malgré la fée un don qui lui étoit si funeste. Il lui rendit la bague, et la pria de lui ôter ses aîles. Le reste de ses jours se passa dans l'amertume et dans la douleur. Il n'avoit point d'autre consolation que d'aller pleurer sur le tombeau de Clariphile.

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