‹ Fables, composées pour l'éducation du duc de Bourgogne [par] De La Mothe-Fénelon. Avec une préfChapitre 23 sur 31 · LES DEUX SOURIS · texte numérisé non relu

LES DEUX SOURIS

«T^^^^n NE souris, ennuyée de vivre dans les W PJ^ g? périls et dans les allarmes, à cause de iM\ Mittis et des Rodilardus, qui faisoient ^^^ grand carnage de la nation souriquoise, appella 'sa commère, qui étoit dans un trou de son voisinage. « Il m'est venu, lui ditelle, une bonne pensée. J'ai lu dans certains livres, que je rongeois ces jours passez, qu'il y a un beau pays nommé les Indes, où notre peuple est mieux traité et plus en sûreté qu'ici. En ce pays-là les sages croyent que l'ame d'une souris a été autrefois l'ame d'un grand capitaine, d'un roi, d'un merveilleux fakire, et qu'elle pourra, après la mort de la souris, entrer dans le corps de quelque belle dame ou de quelque grand pendiar. Si je m'en souviens bien, cela s'appelle métempsycose. Dans cette opinion, ils traitent tous les animaux avec une charité fraternelle : on voit des hôpitaux de souris, qu'on met en pension et qu'on nourrit comme personnes importantes. Allons, ma

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sœur, partons pour un si beau pays, où la police est si bonne, et où l'on fait justice à notre mérite. » La commère lui répondit : « Mais, ma sœur, n'y a-t-il pas de chats qui entrent dans ces hôpitaux? Si cela étoit , ils feroient en peu de tems bien des métempsycoses : un coup de dent ou de griffe feroit un roi ou un fakire ; merveille dont nous nous passerions très bien. — Ne craignez point cela, dit la première; l'ordre est parfait dans ce pays-là : les chats ont leurs maisons comme nous les nôtres, et ils ont aussi leurs hôpitaux d'invalides, qui sont à part. » Sur cette conversation, nos deux souris partent ensemble; elles s'embarquent dans un vaisseau qui alloit faire un voyage de long cours, en se coulant le long des cordages le soir de la veille de l'embarquement : on part ; elles sont ravies de se voir sur la mer, loin des terres maudites où les chats exerçoient leur tyrannie. La navigation fut heureuse; ils arrivèrent à Surate, non pour amasser des richesses, comme les marchands, mais pour se faire bien traiter par les Indois. A peine furent-elles entrées dans une maison destinée aux souris qu'elles y prétendoient les premières places. L'une prétendoit se souvenir d'avoir été autrefois un fameux bramin sur la côte de Malabar ; l'autre protestoit qu'elle avoit été une belle dame du même pays avec de longues oreilles. Elles firent tant les inso-

lentes que les souris indiennes ne purent les souffrir. Voilà une guerre civile. On donna sans quartier sur ces deux Franguis qui vouloient faire la loi aux autres. Au lieu d'être mangées par les chats , elles furent étranglées par leurs propres soeurs. On a beau aller loin pour éviter le péril; si on n'est modeste et sensé, on va chercher son malheur bien loin : autant vaudroit-il le trouver chez soi.

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