LE LYNX ET TAUPE
Vivait aussi messire lynx 1 , L'Argus 1 des animaux, dont la perçante vue
Ne trouva jamais rien d'obscur :
Tandis que l'œil du jour perce à peine la nue,
Le sien perce au travers d'un mur.
Un de ces animaux, tapi sous un branchage, (Car ils étaient chasseurs de leur métier) Se tenait à l'affût, attendait le gibier, Préparant ses dents à l'ouvrage.
Notre Argus aperçoit une taupe en son trou.
Ah ! lui dit-il, que je te plains, ma mie !
Pauvre animal, que fais-tu de la vie?
Tu n'as point d'yeux ; Jupiter était fou Quand il te fit de cette sorte.
Pourquoi t'ôter le jour qui doit tout éclairer? Tu fais très-bien de t'enterrer ; Je te tiens plus d'à moitié morte, Et ce serait faveur que de te dévorer.
Pardonnez-moi, lui dit la dame, Je sens fort bien que je vis tout à fait.
Je n'ai point d'yeux ; est-ce un sujet D'accuser Jupiter? Croyez-m'en, sur mon âme, Il a bien fait ce qu'il a fait.
A-t-il besoin qu'on le conseille?
Il m'a donné de sa grâce une oreille Qui vaut des yeux et qui me sert autant.
Tenez, par exemple, elle entend Derrière vous un bruit qui vous menace,
1 Animal dont on dit que la vue est assez perçante pour voir au travers d'un mur.
* Argus, commis par Junon pour épier les amours de Jupiter, et qu'on supposait avoir cent yeux.
Je crains pour vous quelque disgrâce,
Fuyez. Dame Taupe entendait
La corde d'un arc qu'on bandait.
La ûèche part, et l'atteinte mortelle Envoya notre Argus dans la nuit éternelle.
Mépriseurs indiscrets, vous n'y connaissez rien ; Les dons sont partagés et chacun a le sien.
Un navire chargé d'une peuplade singe, Colonie amassée aux forêts de Narsinge',
Venait d'arriver dans un port.
Le débit était sûr de cette marchandise;
Le roi du pays l'aimait fort.
Que ce fut bon goût ou sottise, Avec lui tout son peuple avait raison ou tort. Le monde se conforme à l'exemple du maître, Et surtout de la cour c'est là le rudiment.
Le prince est enrhumé, le courtisan veut l'être;
La mode en court dans le moment.
Nos marchands de magots, pour annoncer leur foire,
Dans la ville étaient descendus;
L'équipage était allé boire,
Les singes restaient et rien plus.
Leur doyen se leva, capable personnage :
Camarades, dit-il, je médite un bon tour.
Dérobons-nous à l'esclavage, L'occasion nous rit, hâtons notre retour.
Vous avez vu quelle manœuvre
* Royaume de l'Inde. Le mi mot est Narsingue, mais quelques* uns ont dit Narsinge.
Gouverne les vents et les flots; Pour notre apprentissage essayons ce chef-d'œuvre ; Je serai le pilote, et vous les matelots.
Vivent les bons conseils, s'écria l'assemblée;
Partons; liberté, liberté!
On démarre aussitôt ; la voile est étalée :
Et voilà par les vents le navire emporté.
Tout allait bien d'abord ; plus d'un zéphyr les pousse;
Vous eussiez vu maint petit mousse Courant de vergue en vergue et grimpant sur les mâts? Tandis qu'au gouvernail le vieux singe se place, D'un pilote inquiet affectant la grimace :
On l'eût pris pour Tiphis 1 à son grave embarras. Messieurs, leur disait-il, l'orage nous menace;
Je vois un nuage là-bas; Déjà des mers se ride et se noircit la face; Nous aurons du gros temps, mais ne le craignez pas.
D disait vrai quant à l'orage; Quant à son art, c'était un autre cas.
Les vents dans le moment déployèrent leur rage; De foudres redoublés un horrible fracas
Alarme le pauvre équipage, Qui se voit à toute heure à deux doigts du trépas. Ils font à tout hasard ce qu'ils avaient vu faire,
Mais ils le font en imprudents.
Il faut caler la voile, ils font tout le contraire. Voulant fuir les rochers, ils vont donner dedans.
Gomme ils ont vu dans pareille avanture, Des matelots jurants, d'autres faisant des vœux,
Les singes font de même entre eux :
1 Pilote du navire Argo, qui conduisit les Argonautes dans la Colchide pour la conquête de la toison d'or.