‹ Fables de Florian (volume 3)Chapitre 156 sur 160 · MONSEIGNEUR LE DUC DE PENTHIÈVRE · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR LE DUC DE PENTHIÈVRE

Le plus saint des devoirs , celui qu'en traits de flamme

La nature a gravé dans le fond de notre âme ,

C'est de chéri i- l'objet qui nous donna le jour.

Qu'il est doux à remplir, ce précepte d'amour!

Voyez ce faible enfant que le trépas menace;

]1 ne sent plus ses maux quand sa mère l'embrasse :

Dans l'âge des erreurs, ce jeune hommo fougueux

N'a qu'elle pour ami, dès qu'il est mallieuieux :

Ce vieillard, qui va perdre un reste do lumière,

Rt trouve encor des pleurs en parlant de sa mère.

Bienfait du Créateur, qui daigne nous clioisir

Pour première vertu noire plus doux plaisir!

Il fit plus : il voulut qu'une amitié si pure

Fut un bien de i'aoïour, comme de la nature ,

Et que les nœuds dhymen , en doublant nos parents.

Vinssent multiplier nos plus chers sentiments.

C'est ainsi que de Rulh réconifiensanl le zèle,

De ce pieux respect Dieu nous donne un modèle.

Lorsqu'autrefois un juge', au nom do l'Éternel Gouvernait dans Maspha les tribus d Israël , Du coupable Juda Dieu permit la ruine.

I. In diebus anius Jndicis, quando judiccs prseerant, facta est lames in lerra. Abiilque homo de Bcibleem Juda, ut peregrin»retur in regione Moahltide, cura uxore sua ac duobus liberis, etc.

Des murs de Bethléem chassés par la famine , Noémi , son époux , deux fils de leur amour, Dans les champs de Moab vont fixer leur séjour. Bientôt de Noémi les fils n'ont plus de père : Chacun d'eux prit pour femme une jeune étrangère, Et la mort les frappa. La triste Noémi , Sans époux , sans enfants , chez un peuple ennemi , Tourne ses yeux en pleurs vers sa chère patrie, Et prononce en parlant , d'une voix attendrie , Ces mot:? qu'elle adressait aux veuves de ses fils :

« Rulh, Orpha, c'en est fait, mesbeaux jours sont finis; Je retourne en Juda, mourir où je suis née. Mon Dieu n'a pas voulu bénir votre hyménée : Que mon Dieu soit béni! Je vous rends votre foi. Puissiez-vous être un jour plus heureuses que moi ! Votre bonheur rendrait ma peine moins amère. Adieu ; n'oubliez pas que je fus votre mère. »

Elle les presse alors sur son cœur palpitant. Orpha baisse les yeux, et pleure en la quittant. Ruth demeure avec elle: « .\h! laissez-moi vous suivre'; Partout où vous vivrez, Rulh près de vous doit vivre. N'étes-vous pas ma mère en tout temps, en tout lieu? Voire peuple est mon peuple, et voire Dieu mon Dieu. La terre où vous mourrez verra finir ma vie ; Rulh dans votre tombeau veut être ensevelie : Jusque-là vous servir fera mes plus doux soins ; Nous souffrirons ensemble, et nous souffrirons moins. »

Elle dit. C'est en vain que Noémi la presse De ne point se charger de sa triste vieillesse; Ruth , toujours si docile à son moindre désir, Pour la première fois refuse d'obéir.

Sa main de Noémi saisit la main tremblante; Elle guide et soutient sa marche défaillante,

1. Ne adverseris niihi ul relinquam le et abeam : quocuni(|uo enim perrexcris, pcrgam; ei ulti niorata fueiis, el ego pariier nio ralior. Pupiilus luus pnpulus meus , ci l)eus luus Oeus meus. Qua; le lerra raoneiiieru susceperil, in ea luoriar, ibique locuni accipiaw sepullui*.

Lui sourit , l'encourage , et, quittant ces climats, De l'antique Jacob va chercher les États.

De son peuple chéri Dieu réparait les pertes : Noémi de moissons voit les plaines couvertes. « Enfin , s'écria-t-elle en tombant à genoux , Le bras de l'Éternel ne pèse plus sur nous. Que ma reconnaissance à ses yeux se déploie ! Voici les premiers pleurs que je donne à la joie. Vous voyez Bethléem, ma fille : cet ormeau De la tendre Rachel vous marque le tombeau. Le front dans la poussière, adorons en silence Du Dieu de mes aïeux la bonté, la puissance. C'est ici qu'Abraham parlait à l'Éternel. » Ruth baise avec respect la terre d'Israël.

Bientôt de leur retour la nouvelle est semée. A peine de ce bruit la ville est informée. Que tous vers Noémi précipitent leurs pas ; Plus d'un vieillard surpris ne la reconnaît p;is : « Quoi' ! c'est là Noémi? — Non, leur répondit-elle, Ce n'est plus Noémi : ce nom veut dire belle ; J'ai perdu ma beauté, mes fils et mon ami ; Nommez-moi malheureuse, et non pas Noémi. »

Dans ce temps, de Juda les nombreuses familles • Recueillaient les épis tombant sous les faucilles : Ruth veut aller glaner. Le jour à peine luit , Qu'aux champs du vieux Booz le hasard la conduit ; De Booz dont Juda respecte la sagesse, Vertueux sans orgueil, indulgent sans faiblesse. Et qui , des malheureux l'amour et le soutien , Depuis quatre-vingts ans fait tous les jours du bien.

Ruth* suivait dans son champ la dernière glaneuse ;

1. Dicebant<iuc i Hœc est illa Noemi? Quibus ait : Ne vocetis me Noemi , id est oulchiam ; scd vocale me Mara , id est amaram : quia amaritudine va'.de replevit me Omnipotens. Egressa sum plena; et Tacuam reduxii me Uuminus.

2. Et colligebat spicas post tcrga metentium.... El ait Booz ad Ruth : Audi, tilia; ne vadas in allerum agrum ad coUigendum,... Si sitieris, vade ad sarcinulas, et bibe aquas de quibus et pueri bibunt.

13S iiuin.

Étrangère e: timide, elle se trouve heureuse

De ramasser l'épi qu'une autre a dùdaigné.

Booz, qui l'aperçoit, vers elle est entialné:

0 Ma 011e, lui dil-il, planez près des javelles;

Les pauvres ont dos droils sur dos moissons si belles:

Mais vers ces deux palmiers suive/, pluiùl mes pas,

Venez des moissonneurs partager !e repas.

Le maître de ce champ par ma voix vous l'ordonne :

Ce n'est que pour donmr que le Soigneur nous donne. »

Il dit. Rulh a genoux de pleurs baigne sa main.

Le vieillard la conduit au cbamin^lre fo.-tin.

Les moissonneurs , charmés do sos traits, de sa grâce,

Veulent qu'au milieu d'eux elle prenne sa place,

De leur pain , do leurs mets lui aonnont la moitié;

El Ilulh , riclip des dons que lui fait l'amilié.

Songeant quo Nocmi languit dans la misère.

Pleure , et carde son pain pour en nourrir sa mère* ,

Bientôt ollo s(> b-vo, et retourne aux sillons. Booz parle à celui qui veillait aux moissons : « Fais tomber, lui dit -il , les éjiis autour d'elle. Et pi ends garde surtout (]up rien ne te décèle : Il faut que sansto v àr elle ponse glaner, Tandis que par nus soins ell" va moissonner. Épargne à sa laideur trop de reconnaissance,' Et gardo ;s le socrel de noire bienrai>anco. »

Le zélé S' rvitour se presse d'obéir; Partout aux yeux de Rulh un épi vient s'offrir. Elle porte ces biens vers le toit solilaire Où Noémi cacliait ses pleurs et sa misère. Elle arrive en chantant : « Bénissons le Seigneur, Dit-elle; de Booz il a touché le cœur. A glaner dans son champ ce vieillard m'encourage; Il dit que sa moisson du pauvre est l'héritage. »

1. Sedil ilaquc a,1 mossorum laïus, el con};cssii polciitam sibi, coinedii({uc.... ciiuliireliquias. Alqun inde surrcxit, ul Epkas ex Tute coilincrct. Prœi'cpiiaDtoronnozpueiissuis, dicens.... Deveslris niai:ipuliË projicilu du indusliia, cl rcmanere perniiUilo,ut shsque rabore colligai.

De son travail' alors elle montre le fruit. € Oui, lui dit Noémi, l'Éternel vous conduit : Il veut voire bonheur, n'en douiez point , ma fille. Le vertueux Booz est de notre famille;

Et nos lois Je ne puis vous expliquer ces mots,

Mais retournez demain dans le champ de Booz : Il vous demandera quel sang v(jus a fait naître; Répondez : « Noémi vous le fera connaître; « La veuve de son fils embrasse vos genoux. » Tons mes desseins alors seront connus de vous. Je n'en puis dire plus: soyez sûre d'avance Que le sage Booz respecte l'innocence, Et que vous voir heureuse est mon plus cher désir*. » Ruth embrasse s:i mère , et promet d'obéir. Bientôt un doux sommeil \'ient fermer sa paupière.

Le soleil n'avait pas commencé sa carrière, Que Ruth est dans le chamn. Les moissonneurs lassés Dormaient près des épis autour d'eux di-porsés: Le jour commencée naître , aucun ne se réveille. Mais aux premiers rayon? de l'aurore vermeille, Parmi ses serviteurs Ruth reconnaî; Booz. D'un paisible sommeil il goûtait le repos ; Des gerbes soutenaient sa tête vénéraole. Ruth s'arrête : « 0 vieillard , soutien du misérable, ^e l'ange du Seigneur garde tes cheveux blancs ? Dieu pour se faire aimer doit prolonger les ans. Quelle sérénité se peint sur ton visage ! Comme ion cœur est pur, ton front est sans nuage. Tu dors , et tu parais méditer des bienfaits : Un songe t'offre-t-il les heureux que tu fais? Ah! s'il parle de moi, de ma tendre.-se extrême. Crois-le; ce songe, hélas 1 est la vérité même. »

Le vieillard se réveille à ces accents si doux. « Pardonnez, lui dit Ruth, j'osais prier pour vous,

1. Portans reversa est, etostcndit socrui suae; etdcdit eide reliquiis cibi sui , etc.

2. Filia mea , quaeram tibi requiem, et providebo nt bene sit libL Booz istc propinquus nosicr esl , etc.

140 HUTD.

Mes vœux étaient dictés par la reconnaissance ; Chérir son bienfaiteur ne peut être une offense, Un sentiment si pur doit- il se réprimer? Non , ma mère me dit (pie je peux vous aimer. De Noémi dans moi reconnaissez la fille : Est-il vrai que Booz soit de notre famille? Mon cœur et Noémi me l'assurent tous deux.

— 0 ciel! repond Booz, ô jour trois fois heureux I Vous êtes cette lUith, cette aimable étrangère

Qui laissa son pays et ses dieux pour sa mère!

Je suis de votre sang; et, selon notre ioi ,

Votre époux doit trouver un successeur en moi.

Mais puis-je réclamer ce noble et saint usage?

Je crams que mes vieux ans n'effarouchent votre âge :

Au mien l'on aime cncor, près de vous je le sens;

Mais peut-on jamais plaire avec des cheveux blancs?

Dissipez la frayeur dont mon ûmc est saisie :

Moïse ordonne en vain le bonheur de ma vie;

Si je suis heureux seul , ce n'est plus un bonheur.

— Ah ! que ne lisez-vous dans le fond de mon cœur? Lui dit Ruth; vous verriez que la loi de ma mère

Me devient en ce jour et plus douce et plus chère, s La rougeur, à ces mots, augmente ses attraits. Booz tombe à ses pieds: « Je vous donne à jamais Et ma main et ma foi ; le plus saint hyménée Aujourd'hui va m'unira votre des'tinée.

A cette fêle, hélas! nous n'aurons pas l'amour; Mais ramilié sutlit pour en faire un beau jour. El vous, Dieu de Jacob, seul maître de ma vie, Je ne me plaindrai point qu'elle me soit ravie; Je ne veux que le temps et l'espoir, ô mon Dieu, De laisser Ruth heureuse en lui disant adieu. »

Ruth le r()n(iiiii alors dans les bras de sa mère. Tous trois à l'Elcniel adressent leur prière; El le plus saint des nœuds en ce jnur les unit. Juda s'en glorifie, et Dieu, qui les bénit, Aux désirs de Booz permet que tout réponde. Belle comme Rachel , comme Lia féconoe,

Page 1