‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 118 sur 319 · ROMANCE · texte numérisé non relu

ROMANCE

De la mère la plus tendre Je vais chanter les malheurs :

Bons Gis, venez sur sa cendre Répandre avec^moi des pleurs ; Vous qui , toujours en alarmes , Vivez pour vos seuls enfants , Bonnes mères , que vos larmes Se mêlent à mes accents.

Au royaume de Valence Une veuve avait un fils ; Amour, bonheur, espérance , Sur lui s'étaient réunis.

Jeune, riche, aimable et belle , A l'hymen se refusant, Peut-on aimer, disait-elle , Un autre que son enfant?

Un beau tournois dans Valence Attirait maint chevalier ; L'enfant meurt d'impatience D'y montrer son beau coursier ;

I Le va^et de cette romance est un fait arrivé dans le royaume de Valence. A trois qaarts de lieue de Saint-Philippe , sur la route de Valence k Alicante, on passe le Pont de la Veuve, et tons les habitants du pays savent Tanecdote qui Ta fait bâtir.

LB POHT D£ LA YEOVE. 191

Sa mère y consent , et pleure , Et lui dit en l'embrassant :

Si tu ne veux que je meure , Ne sois pas trois jours absent

Uenfant part avec sa suite :

Bientôt il trouve un torrent ; Son coursier l'y précipite, .

Les flots emportent l'oifont.

Pour le ramener à terre Efforts et secours sont vains.

Ah ! trop malheureuse mère , Cest toi surtout que je plains !

Un saint pasteur va chez elle Pour l'instruire de son sort ; A cette âme maternelle 11 donne le coup de mort.

Elle demeure accablée Par l'excès de ses douleurs; Sa vue est fixe et troublée , Et ses yeux n'ont point de pleurs.

Sans proférer une plainte , Renfermant tout dans son cœur, Enfin d'une voix éteinte Elle dit au saint pasteur :

J'irai bientôt, je l'espère , Près de ces funestes eaux ; Vous m'y conduirez , mon père , J'y trouverai le repos.

Là , que ma fortune entière D'un pont devienne le prix, A l'endroit de la rivière Où j'ai perdu mon cher fils ;

192 A L'iMÂOINATIOK.

£t qu'au moins dans ma misère Ce pont trop tard élevé Préserve toute autre mère Du malheur que j'éprouvai !

Je veux qu'on porte ma bière Parmi ces tristes roseaux ; Qu'on la couvre d'une pierre , Où l'on gravera ces mots :

« Dans cette demeure affreuse « De mon corps sont les débris; « Mais mon âme , plus heureuse , « Mon âme est avec mon fils. »

Elle dit, et tombe morte.

On suivit sa volonté : • Près du torrent on la porte ; Un pont s'élève à côté.

Ce pont, non loin de Valence , Se fait encore admirer :

On le traverse en silence , Et jamais sans y pleurer.

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