‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 153 sur 319 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

tâcher ses yeux de la place qu'Estelle avait quittée. Assis sur un quartier de roc , regrettant son bonheur passé, calculant les longues années de son douloureux avenir, il se mit à chanter ces paroles :

C'en est fait, je succombe, ô fortune inhumaine ! J*ai perdu tout espuir de jamais te fléciiir. Hilte au moins mon trépas : quel barbare plaisir

Trouves-tu dans rhorrible peine Qui, saus donner la mort, fait si longtemps souffrir?

Est-ce donc là le prix de cetle flamme pure Dont Taustère vertu n*eul jamais à rougir? £t toi quejVi servi jusqu'au' dernier soupir,

Amour, Ame de la nature.

J'ai vécu pour toi seul, et tu me fais mourir !

Contre tant de tourments je n*ai plus qu'un asile. Comme moi, sans soutien, j'ai vu le faible ormeau, Agité par les vents, déraciné par Teau,

Tomber : alors il est tranquille.

J*cspère l'être aussi dans la nuit du tombeau.

Némorîn cessa de chanter. Une mélancolie profonde 8*empara de lui. Fixe, immobile , il regardait Teau s'écouler avec des yeux mornes et fcirouches. 11 se sentait le plus violent désir de se précipiter dans les flots ; et trois fois il saisit avec force la pierre sur laquelle il était assis, pour ne pas succomber à cette horrible tentation. Enfin , jugeant que ce lieu n'était propre qu'à augmenter son désespoir, il court rassembler son troupeau, se met aussitôt en marche, et, laissant Ners à sa droite, il dirige ses pas vers les montagnes de Vezenobre.

Arrivé près des bois de Meigron , il voit paraître un enfant de treize ans, qui vient, avec des yeux baignés de larmes» lui demander, d'une voix lamentable, de le sauver d'un grand malheur. Je gardais, lui dit- il, le troupeau de mon père; mon' chien dormait (eh ! le chien d'un berger de mon âge ne devrait jamais dormir) : un loup terrible, sorti du bois, m'a pris mon plus bel agncviu , qui s'était un peu éloigné de sa mère. Le loup s'est enfui en remportant. La pauvre brebis s'I^t mise à courir après

son agneau : elle va périr avec lui , si voug ne venez pas à son secours; car je ne suis pas assez grand pour tuer un loup , mais je le suis assez pour aimer ceux qui me rendent service.

Némorin, louché de ces paroles, de la grâce, des pleurs de l'enfant ; Némorin , dont le malheur augmente encore la sensibilité naturelle, saisit un fer de lance qu'il portait dans sa panetière , et qui s'adaptait à sa houlette : il appelle Médor, et , guidé par l'enfant , vole , s'enfonce dans le bois.

Némorin, l'enfant, Médor, courent sans reprendre haleine; ils n'aperçoivent ni loup ni brebis. L'enfant, qui excitait toujours le berger, le conduit par des détours jusqu'à une petite colline d'où l'on découvrait la plaine du Gardon et le village de Massane.

A cet aspect, Némorin s'arrête; il éprouve un transport de joie , comme s'il revoyait sa patrie après une longue absence; les regards fixés sur Massane , le cœur palpitant d'amour, il cherche la maison d'Estelle , il la distingue, et ses yeux se remplissent de douces larmes. Il éprouve ce qu'il n'espérait plus, une émotion presque agréable. Heureux sur cette colline , il forme le projet de s'y établir, d'y b&tir une cabane. 0 combien les amants sont insensés ! combien les malheureux s'abusent ! Ce même Némorin , qui fuyait la presqu'île de Ners parce qu'Estelle y otaif venue, vent demeurer sur la montagne , d'où il pourra voir tou^ les jours sa maison.

Après s'être rassasié de cette vue si chère , le berger se rappelhi l'enfant , et se reproche de l'avoir oublié. Décidé à lui donner une de ses brebis pour remplacer celle qu'il a perdue, il le cherche^ il rappelle en vain. Égaré lui-même, il ne savait plus comment rejoindre son propre troupeau , lorsqu'il entend un bruit de son* nette, et reconnaît bientôt ses moutons, conduits par l'enfant dont il était en peine.

Rassurez- vous , lui dit cet enfant : tandis que vous étiez ici , votre chien sauvait ma brebis ; alors je me suis occupé de vous ramener les vôtres. Les voici : adieu, beau berger; la nuit est proche , il est temps que vous cherchiez une retraite. Notre ferme est trop loin pour vous l'offrir; mais au bas de cette colline irous trouverez le bon Rémistan, qui vous donnera l'hospitalité, et vous rendra tout le bi0b que vous avez voulu me faire.

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Eq disant ces mots , l'enfant le prend par la main , le fait avancer quelques pas vers l'autre côté de la colline , lui montre le vallon de Rémistan , et disparait comme un éclair.

Némorin jette les yeux sur ce vallon, et demeure enchanté de cette vue. Dans un espace d'un mille carré environné par des montagnes , il découvre une prairie coupée par plusieurs bouquets d'ormes et de sycomores. Une cascade bruyante s'y précipitait du haut d'un rocher, et devenait un ruisseau limpide. Sur ces bords , un petit verger planté des arbres les plus fertiles était fermé par une haie vive d'épine-vinette et de cognassiers. Plus loin, le ruisseau formait un étang au milieu duquel s'élevait une cabane ombragée de saules. Do grosses pierres posées dans l'eau, à peu de distance les unes des autres, étaient le seul chemin pour y arriver. Un troupeau de moutons paissait au bord de l'étang , et un vieux berger couché sur l'herbe accompagnait avec sa flûte les linottes et les fauvettes.

Némorin descend dans le vallon , traverse la prairie , passe le ruisseau , et s'avance vers le vieux berger. Il était déjà prè» de lui , lorsqu'il le voit quitter sa flûte et se préparer à chanter. Alors Némorin s'arrête pour écouter ces paroles :

pans cette aimable solitude, Sous l'ombrage de ces ormeaux , Exempts de soins , d'inquiétude, Mes jours s'écoulent en repos.

Jouissant enfin de moi-même , Ne formant plus de vains désirs, J'éprouve que le bien suprême C'est la paix, et non les plaisirs.

Ici rien ne manque à ma vie :

Mes fruits sont doux, mon lait est pur ;

Sous mes pieds la terre est fleurie ;

Le ciel, sur ma tête, est d'azur.

Si quelquefois un noir orage

Me cause un moment de frayeur.

Elle passe avec le nuage ;

L'arc-eurciel me rend mon bonheur.

Dans le monde, où tout l'inquiète.

L'homme est en proie à la douleur; X peine est-il dans la retraite , Que le calme natt dans son cœur.

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De même cette onde en furie Courl dans ces rocs en bouillonnant; Dès qti*elle arrive à ma prairie.

Elle serpente doucement.

Némorin, après a voir entendu le chant du vieux berger, s*approcbede lui , le salue, et lui demande l'hospitalité. Réniistan lui fait accueil, lui offre tout ce quil possède, et Tinvite à le suivre dans sa cabane, pour lui prés-enter du lait et des fruits.

L'amant d'Estelle , conduit par son hôte , passe avec lui sur les pierres de Tétang. Il arrive dans la petite île , où tout ce qu*il voit charme ses yeux. La cabane était bâtie sur un tertre couvert d'arbustes. Des ruches posées à l'entrée étaient environnées de jasmins, de rosiers , d'acacias , qui nourrissaient les abeilles et embellissaient leur demeure. L'intérieur était une grotte tapissée d'une vigne sauvage. Du milieu des pampres jaillissait une source qui tombait près d'un lit de feuilles, s'échappait en murmurant dans un petit canal de mousse, et s'allait jeter dans l'étang. Plasieurs ouvertures pratiquées dans le roc renfermaient de grands vases remplis de lait; d'autres, moins hautes, étaient pleines de fruits rangés dans des corbeilles. Plus loin étaient rassemblés les outils de la culture, les remèdes des brebis malados, les diverses graines du jardinage , tout ce qui est nécessaire à Ibomme pour obtenir de la nature les biens qu'elle peut donner.

Que votre sort est digne d'envie ! dit Némorin au vieux berger; vous coulez dans cette solitude des jours innocents et pai* sibles. Vous n'avez point à souffrir les injustices, les cruautés de vos semblables. Vous possédez les vrais biens ; et l'amour» le redoutable amour ne trouble point votre parfait bonheur.

Mon (ils, lui répond le vieillard, sois sûr qu'aucun mortel sur la terre ne jouit de ce bonheur parfait. Celui dont le destin semble le plus doux a toujours des peines secrètes. Moi-même » qui remercie chaque matin l'Être suprême des dons qu'il m*a faits , je môle quelquefois des larmes à cette source d'eau vive ; je gémis... Ah! s'écria Némorin, vous avez donc aussi perdu votre maîtresse?... A ces mots qui lui échappent, le vieillard, en souriant, découvre sa tête chauve : Regarde, mon fils, lui dit-il , regarde ces cheveux blancs. Mon âge, qui cause tant d'autres maux , préserve au moins de ceux de l'amour. Je ne pleure

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plas ma maîtresse , mais je regrette ma patrie : ce sentiment no s'éteint jamais.

Je suis né sur les bords de Flsère. Soldat au sortir de Tenfance, j'ai passé mes belles années dans les camps du roi Charles VIII. J'ai fait les campagnes de Naples avec ce brave chevalier, Ihonneur du Dauphiné, la gloire de la France, ce Bayard, dont les vertus ont plus illustré nos armes que toutes nos victoires en Italie. Libre à la paix, je fus retenu par l'amour dans cette belle contrée. J'aimai longtemps une bergère de Massane... De Massane? dit Némorin. — Oui, mon fils, et j'en fus aimé ; mais ses parents la forccrenl de donner sa main à un autre époux. Résolu de la fuir, pour ne pas ajoutera ses maux, je vins cacher mon désespoir dans cette retraite écartée. Ici , accablé do douleur» mais du moins exempt de reproches , j'employai pour me guérir les secours que le ciel nous donne : la raison, le travail, le temps. Je défrichai ce vallon , je détournai ce ruisseau qui vivifie m^ prairie ; mes mains embellirent cette grotte, je plantai ces arbres que tu vois chargés de fruits ; et ce troupeau, qui rumine là-bas à l'ombre de ces peupliers, vient tout entier de deux agneaux que m'avait donnés ma bergère.

Plus je m'occupai , moins je souffris. Je sus bientôt que ma maîtresse était heureuse avec son époux; j'en bénis Dieu, et je regardai ce bonheur comme la récompense d'avoir fait mon devoir. Peu à peu le calme revint dans mon âme , il ne me resta plus de mon ancienne passion qu'un souvenir doux , qui avait du charme , me rendait plus chère ma solitude, et m'attachait à la vie, en me faisant jouir du premier des biens, de lestime de moimême. Tranquille dans ce vallon, où j'ai tout créé, où j ai tout vu naître, rien ne manquerait à ma félicité, sans un déair qui la trouble sans cesse.

Je suis vieux, j'approche du terme ; je voudrais, avant d'y parvenir , revoir encore mon village , les champs où je fus élevé , la maison qu'habitait ma mère. Je ne l'y trouverais plus; mais j'irais pleurer sur sa tombe , mais je reconnaîtrais la place où , enfant , je la voyais filer. Ce besoin pressant de mon cœur se fait sentir tous les jours davantage, sans que je puisse espérer de le voir jamais satisfait. Seul , sans parent, sans ami, comment abandonner mon troupeau, ma cabane , tous mes biens ? Comment m'exposer

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à perdre dans un moment ce qui m'a tant coûté d'années? Qui prendrait soin de mon verger, de mes brebis » pendant mon absence? Quel serait l'aimable pasteur qoi s'en chargerait jusqu'à mon retour ?

Mon père, répond Némorin, je croyais mon âme fermée au plaisir; mais celui de vous écouter, et l'espoir de vous être utile, viennent de la ranimer. Je garderai vos brebis, vos ruches , votre cabane, pendant le temps que vous irez revoir encore votre patrie. J'ai aussi un troupeau ; dans ce moment il est dispersé sur cette haute montagne. Permettez-moi de le faire entrer dans ce vallon , de le mêler avec le vôtre. Mes soins et ma tendresse les confondront. A votre retour, vous me rendrez le mien, et le bonheur dont vous aurez joui ne m'aura que trop payé d'un aussi faible service.

Ah 1 j'y consens, reprend le vieux pasteur ; mais j'exige un serment de toi. Jure-moi, par ce que tu chéris le plus, que lu ne quitteras pas ce vallon avant que je sois revenu ; et si je reste plus de deux ans, si la mort me surprend dans ma longue route, honoremoi en acceptant cette grotte, ce troupeau, ce vallon que j'ai cultivé, dans l'espoir de le laisser à un berger vertueux. Je t'ai trouvé : sois mon héritier.

Némonn voulut s'opposer à la volonté du vieillard ; sa résistance fut vaine. Bémistan, avec la pointe de son couteau, grava sur un morceau d'écorce la donation faite à Némorin. Ce berger, à son tour, lui jura, par la bergère qu'il adorait et qu'il ne voulut pas nommer, de ne point quitter le vallon avant les deux ans expirés. Cependant , ajouta-t-il , je demande qu'il me soit permis de monter tous les jours sur cette montagne. Rémistan eut de la peine à l'accorder, mais à la fin il céda, et courut chercher à l'instant le troupeau de son jeune ami.

Tous deux le firent entrer dans le vallon; ensuite le bon vieillard établit Némorin dans la grotte. Il l'instruisit des principaux secrets qu'une longue expérience lui avait appris sur le soin des brebis, sur la culture des arbres. Il y joignit des conseils pour le bonheur, ou du moins pour le repos de la vie ; et sans lui faire aucune question indiscrète, sans avoir l'air de pénétrer la cause de sa douleur, il sut mêler dans tous ses discours les consolations les plus propres aux maux qu'il lui voyait souffrir.

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Après avoir ainsi passé une partie de la nuit, lo solitaire et le berger se couchèrent sur le même lit de feuilles. La fatigue du jour précédent endormit Némorin. Alors Rémistan se leva, sortit de ia grotte avec précaution ; et, sans attendre Taube du matin, il se mit en marche à Theure même.

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