M LE JEUNE HOMME ET LE VIEILLARD
De grâce, apprenez-moi comment l'on fait fortune , Demandait à son père un jeune ambitieux. 11 est, dit le vieillard , un chemin glorieux : C'est de se rendre utile à la cause commune , De prodiguer ses jours, ses veilles , ses talents , Au service de la patrie.
— Oh ! trop pénible est cette vie !
Je veux des moyens moins brillants.
— 11 en est de plus sûrs : l'intrigue... — «Elle est trop vile ; Saps vice et sans travail je voudrais m'enrichir.
— £h bien ! sois un simple imbécile : J'en ai vu beaucoup réussir.
LIVBE I. 10
\^ FABLE XVin.
LA TAUPE ET LES LAPllNS.
Ghacun de nous souvent connaît bien ses défauts :
En convenir, c'est autre chose ; On aime mieux soufTrir de véritables maux
Que d'avouer qu'ils en sont cause.
Je me souviens à ce sujet
D'avoir été témoin d'un fait Fort étonnant, et difficile à croire :
Mais je l'ai vu ; voici l'histoire.
Près d'un bois , le soir, à l'écart,
Dans une superbe prairie , Des lapins s'amusaient , sur l'herbette fleurie.
A jouer au colin-maillard.
Des lapins ! direz-vous ; la chose est impossible. Rien n'est plus vrai pourtant. Une feuille flexible Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait ,
Et puis sous le cou se nouait.
Un instant en faisait.l'affaire.
Celui que ce ruban privait de la lumière Se plaçait au milieu ; les autres alentour
Sautaient , dansaient , faisaient merveilles ,
S'éloignaient, venaient tour à tour
Tirer sa queue ou ses oreilles.
Le pauvre aveugle alors , se retournant soudain , Sans craindre pot au noir, jette au hasard la patte :
Mais la troupe échappe à la hâte ; Il ne prend que du vent : il se tourmente en vain,
Il y sera jusqu'à demain.
Une taupe assez étourdie ,
Qui sous terre entendit ce bruit,
Sort aussitôt de son réduit,
40 FABLBS.
Et se mêle dans la partie.
Vous jugez j|ue , n'y voyant pas ,
Elle fut prise au premier pas.
Messieurs , dit un lapin , ce serait conscience , Et la justice veut qu'à notre pauvre sœur
Nous fassions un peu de faveur ;
Elle est sans yeux et sans défense :
Ainsi je suis d'avis... — Non , répond avec feu La taupe ; je suis prise , et prise de boa jeu ; Mettez-moi le bandeau. — Très-volontiers, ma chère: Le voici : mais je crois qu'il n'est pas nécessaire
Que nous serrions le nœud bien fort.
— Pardonnez-moi , monsieur, reprit-elle en colère; Serrez bien, car j'y vois..* Serrez , j'y vois encor.
FABLE XÏX.