‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 201 sur 319 · CLÉANTE, NÉRINE · texte numérisé non relu

CLÉANTE, NÉRINE

Néui<B. Je ne ▼ous comprends pas . monsieur Cléante : quand toute ta maison est dans la joie , quand nous sommes tous occupés de la fête que M. Arlequin, notre maître, donne à sa fille mademoiselle Nisida, vous, qne votre esprit et vos talents peuvent si bien servir dans celte occasion, vous paraissez plus triste que jamais.

CLÉANTB. J^ai sujet de Tètre» ma chère Nériue ; je viens de recevoir des DoaveUes très-affligeantes.

NÉR. Deqd?

CLt.k, De mon régiment

NÉB. Hais contez-moi donc tout cela« Ne suis-Je plus votre confidente? Avez-vous oublié que c'est moi seule qui vous ai fait entrer dans cette maison? que sans moi vous n^auriez jamais pu parler à nudemoiseUe Nisida? Ce n'est pas pour vous reprocher mes bienfaits que Je vous les rappelle; mais puisque je n'ai rien négligé pour votre bonheur, j*ai le droit de partager vos peines.

Cléa. J*ai toujours présent à ma mémoire tout œ qne ta fis pour bboî. Sans ton amitié, sans ton adresse, je n'aurais pas revu Nisida depuis It Jour où, pour la première fois, je Taperçus à la promenade. Ce seul moment loi livra mon ccnir. Tous mes efforts, toutes mes tentatives pour m*taitrodulre ici furent inutiles : toi seule eus pitié de moi; tu daignai protéger cet amour si tendre, si pur» qui ne finira qu'avec me» joan; tu

436 LE BON PEBE.

Tus la première à me travestir et à me présenter pour secrétaire à tonmaitre, AI. Arlequin. Depuis six mois je jouis du bonheur inexprimable de vivre «^ de respirer auprès de celle que j'adore, de la voir tons les jours, de lui parler quelquefois. Elle ne se doute pas que je Taime et que je suis digne de Taimer : nMmporte, j'étais heureux, je bénissais mon sort; «ne lettreque Je reçois de mon colonel vient détruire cette illusion.

NÉR. Que vous écrit ce colonel?

Cléa. Tu sais que depuis trois mois j'ai reçu tordre de retoamer au régiment; je n'ai pu m'y résoudre : et mon colonel, qui s'intéresse véri^ tablement à moi , a découvert, je ne sais comment, que j'étais dansl» maison de M. Arlequin sur le pied d'un secrétaire, d'un domestique, tranchons le mot; et que j'oubliais tous mes devoirs pour un fol amour qui ne peut être heureux, n vient de m'écrire , avec toute la sévérité d'Un chef et toute la vivacité d'un ami » q.ue, si je n'ai pas rejoint dans huit jours, il fera nommer à ma compagnie.

JNÉB. Eh bien! qu'il y nomme. Votre compagnie la plus chère, (fest nous; et votre premier colonel, c'est mademoiselle Nisida. Je ne m'y connais pas » moi ; mais il me semble qu'il vaut bien autant être le mari d'une demoiselle jeune, charmante, riche ^ aisiable, que d'être capitaine de cavalerie.

Cléa. Tu parles toujours de mariage, Nérine : et tu ne veux pas com«^ prendre qu'il est presque impossible que j'épouse mademoiselle Nisida.

NÉR. La raison, s'il vous platt ? On épouse toutlemon^e, excepté sa sorar.

Cléa. Je te l'ai dit cent fois. Nisida est jeune, belle, aimable, fille unique d'un père très-riche : et moi, militaire obscur, sans fortune, presque sans nom , car le sort qui m'a poursuivi dès le berceau me défend d'oser porter le nom de mon père ; mol , destiné à vieillir dans un régiment ou à trouver la mort à là guerre, j'ose aimer Nisida, je se travestis , je me dégrade, je vais perdre pour elle le seul bien que je possède , le seul qui me f^iC vîvre , mon état. Et quand il ne me restera plus rieu dans le monde que mon amour, comment oser le déclarer à celle qui pourrait croire que c'est sa fortune que j*âime?

NÉH. J'approuve cette délicatesse, sans voir les choses conune tous les voyet. Mademoiselle Nisida est assurément tout ce que vous avez dit;mais tous, monsieur Ciéante, vous n'êtes pas si fort au-dessous d'elle. D'abord , pour les qualités et les agréments, sans vous flatter, vous vous pcMemblez beaucoup. Je sais que ce petit article, qui fait tout dans le mariage, est compté pour rien dans le contrat : mais M. Arlequin , le père de mademoiselle Nisida, convient lui*mcme qu'il n'est qu'un simple bourgeois d'une petite ville d'Italie, et qu'il ne possède ses richesses que par un hasard singulier. Vous êtes un homme de condition, capitaine de cavalerie à vingt ans, aime, considéré de tous ceux qui vous connaisseiit; jamais votre réputation n'a été effleurée par la moindre étoorderie-.

Chtk, A cela je n'ai point de mérite : quand on est pauvre, on n'a que la ressource d'être sage.

NÉB. Cela peut être; mais bien des gens ignorent leurs ressources. L» fortune est donc la seule qui ne vous ait pas bien traité. C'est un mal* henr ponr vous, et un bonheur pour celle qui vous épousera : car tous lui devrez tout ; et il me semble quMl faut bien estimep queU{a*ini poot eonsemir à lui devoir tout.

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CiÉÀ.. ,Ces rëfleiioDi-là ne me sont pas permises.

NÉB. Écoutez-moi , monsieur ; j'ai toujours eu une manière de me conduire qui m'a réussi. Mon grand principe, c'est qu'il faut céder à son cœur toutt^ les fois qu'il est piu& fort que notre raison. Examioez-Tous bien. Si yous croyez pouvoir oublier mademoiselle Nisida , il faut retourner à vofie régiment, suivre le service, et reprendre par votre mérite la place que le sort vous a ôtée : s'il vous est imp<M8ible de vivre sans made» moiselle Nisida, ma for, il faut rester ici plutôt que de mourir; il faut lui parler, li\i découvrir qui vous êtes, lui dire que vous l'aimez...

CiÉk. Oh! jamais je n'oserai, Nérine...

NÉR. Ohl si la peur vous prend, tout est perdu. Mettez-vous donc bien dans la tète que depuis que le monde est monde il n'y a jamais eu d*homme étranglé par une femme pour lui avoir dit qu'il Taimait. De tous les tours qu*on peut nous jouer, c'est celui-là que nous pardonnons le plus aisément : je vous dis le secret du corps, moi; c'est à vous d'en profiter.

Cléa. Mais. ..

NÉB. Mais j'en sais plus que vous, et votre lx>nheur m'est aussi cher que le mien; car je ne sais pas pourquoi l'on s'intéresse toujours à ceux qui ne sont bons qu'à nous donner du chagrin : croyez-moi^ suivez mes avis , et vous réussirez.

Cléa. Je ne demande pas mieux t que faut-il faire?

KÉR. Conunencez par aller écrire à votre colonel, et demandez un mois de délai. Pendant ce temps, je me charge de vous faire expliquer, vous et mademoiselle Nisida. (Cléante la regarde, et ne sort poitiLt Allez donc , ne perdez pas de temps. Faut-il que ce soit moi qui écrive à votre^lonel?

Cléa. Comme tu es vivel Attends un moment...

NÉB. Il n*y a point à attendre, allez écrire; reposez-vous sur moi du reste > et reprenez cette gaieté charmante qui vous fait aimer de tout le monde. Songez que c'est aujourd'hui la fête dé votre maîtresse ; occupezvous du bouquet , du compliment que vous devez lui faire. Je veux bien me charger de tout ce que vous trouverez de difficile; mais j'exige quo vous soyez très-aimable, parce que cela vous est fort aisé.

Cléa. Je ne le serai jamais tant que toi; mais du moins je t'obéirai aveuglément

(Jl lui baise la main, et sort. Arlequin parait, et voit Cléanie baiser la main de Nérine,,

Arlequin doit être en habit de velours noir^ veste de drap d^or, per" ruque à trois marteawe^ culotte et masque d^ Arlequin,)

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