L'ÉDUCATION DU LION
Enfin le roi lion venait d'avoir un fils ; Partout dans ses États on se livrait en proie Aux transports éclatants d'une bruyante joie :
Les rois heureux ont tant d'amis !
Sire lion , monarque sage.
Songeait à confier son enfant bien-aimé Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé^ Sous qui le lionceau fît son apprentissage. Vous jugez qu'un choix pareil Est d'assez grande importance Pour que longtemps on y pense.
, Le monarque indécis assemble son conseil : En peu de mots il expose Le point dont il s'agit, et supplie instamment Chacun des conseillers de nommer franchement Celui qu'en consdenee il croit propre à la chose. Le tigre se leva : Sire, dit-^il , les rois
JN'ontde grandeur que par la guerre; Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre :
Faites donc tomber votre choix
Sur le guerrier le plus terrible , Le plus craint après vous dès hôtes de ces bois. ( Votre fils saura tout, s'il sait être ûivincible. L'ours fut de cet avis : il ajouta pourtant
Qu'il fallait un guerrier prudent, Un animal de poids, de qui l'expérience Du jeune lionceau sût régler la vaillance,
Et mettre à profit ses exploits.
Après l'ours, le renard s'explique.
Et soutient que la politique
Est le premier talent des rois ; Qu'il faut donc un Mentor d'une finesse extrême Pour instruire le prince et pour le bien former. • Ainsi chacun, sans se nommer.
Clairement s'indiqua soi-même :
De semblables conseils sont communs à la cour.
Enfin le chien parle à son tour :
Sire, dit-il , je sais qu'il faut faire la guerre, Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret ;
lilYBE II. 63
L*art de tromper ne me plaît guère :
Je connais un plus beau secret Pour rendre heureux F État , pour en être le père , Pour tenir ses sujets , sans trop les alarmer,
Dans une dépendance entière :
Ce secret , c'est de les aimer.
Voilà pour bien régner la science suprême; Et si vous désirez la voir dans votre fils ,
Sire, montrez-la-lui vous-même.
Tout le conseil resta muet à cet avis. Le lion court au chien : Ami, je te confie Le bonheur de TÉtat et celui de ma vie : Prends mon fils , sois son maître, et, loin de tout flatteur.
S'il se peut , va former son cœur.
Il dit, et le chien part avec le jeune prince. D'abord à son pupille il persuade bien Qu'il n'est point Ûonoeau, qu'il n'est qu'un pauvre chien, Son parent éloigné. De province en province Il le fait voyager, montrant à ses regards Les abus du pouvoir , des peuples la misère ; Les lièvres , les lapins mangés par les renards. Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère ;
Partout le faible terrassé ;
Le bœuf travaillant sans salaire,
Et le singe récompensé.
Le jeune lionceau frémissait de colère : Mon père, disaitâl , de pareils attentats Sont-ils connus du roi? Conunent pourraient-ils l'être? Disait le chien : les grands approchent seuls du maître
Et les mangés ne parlent pas.
Ainsi , sans raisonner de vertu, de prudence, Notre jeune lion devenait tous les jours Vertueux et prudent; car c'est l'expérience
Qui corrige, et non les discours.
A cette bonne école il acquit avec l'âge
Sagesse , esprit , force et raison.
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Que lui fallait-il davantage .
Il ignorait pourtant encor qu'il fût lion ; Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance
A son maître , à son bienfaiteur, Un tigre furieux, d'une énorme grandeur , Paraissant tout à coup, contre le chien s'avance. -
Le lionceau plus prompt s'élance ; Il hérisse ses crins , il rugit de jfureur. Bat ses flancs de sa queue , et ses griffes sanglantes Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes
De son redoutable ennemi.
A peine il est vainqueur, qu'il court à son ami : Oh ! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie !
Mais quel est mon étonnement I Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment. M'a donné d'un lion la force et la furie? Vous l'êtes , mon cher fils ; oui , vous êtes mon roi,
Dit le chien tout baigné de larmes.
Le voilà donc venu ce moment plein de charmes Où , vous rendant enfin tout ce que je tous doi , Je peux vous dévoiler un important mystère ! Retournons à la cour , mes travaux sont finis. Cher prince , malgré moi cependant je gémis. Je pleure ; pardonnez : tout l'État trouve un père ,
£t moi je vais perdre mon fils.
FABLE XVL