‹ Fables de J. de La FontaineChapitre 172 sur 394 · LE CHARLATAN · texte numérisé non relu

LE CHARLATAN

Le monde n'a jamais manqué de charlatans Cette science, de tout temps, Fut en professeurs très-fertile, antôt Tun en théâtre affronte TAchéron, Et l'autre affiche par la ville Qu'il est un passe-Cicéron.

Un des derniers se vantait d'être

En éloquence si grand maître,

Qu'il rendrait disert un badaud,

Un manant, un rustre, un lourdaud ; Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne : Que Ton m'amène un âne, un âne renforcé,

Je le rendrai maître passé,

Et veux qu'il porte la soutane.

Le prince sut la chose ; il manda le rhéteur.

J'ai, dit-il, en mon écurie

Un fort beau roussin d'Arcadie ;

J'en voudrais faire un orateur.

Sire, vous pouvez tout, reprit d'abord notre homme.

On lui donna certaine somme.

Il devait au bout de dix ans

Mettre son âne sur les bancs ; Sinon il consentait d'être en place publique Guindé la hart au col, étranglé court et net,

Ayant au dos sa rhétorique

Et les oreilles d'un baudet.

Quelqu'un des courtisans lui dit qu'à la potence Il voulait l'aller voir, et que, pour un pendu, Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance : Surtout qu'il se souvînt de faire à l'assistance

Page 1