LIVRE X. FABLE XIV
L'un des deux chevaliers saigna du nez 1 . Si Tonde
Est rapide autant que profonde, Dit-il... et supposé qu'on la puisse passer, Pourquoi de l'éléphant s'aller embarrasser?
Quelle ridicule entreprise !
Le sage l'aura fait par tel art et de guise Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas : Mais jusqu'au haut du mont ! d'une haleine ! il n'est pas Au pouvoir d'un mortel ; à moins que la figure Ne soit d'un éléphant nain, pygmée, avorton,
Propre à mettre au bout d'un bâton ; Auquel cas, où l'honneur d'une telle aventure? On veut nous attraper dedans cette écriture ; Ce sera quelque énigme à tromper un enfant . C'est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant. Le raisonneur parti, l'aventureux se lance,
Les yeux clos, à travers cette eau.
Ni profondeur ni violence Ne purent l'arrêter ; et, selon l'écriteau, Il vit son éléphant couché sur l'autre rive. Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive, Rencontre une esplanade, et puis une cité. Un cri par l'éléphant est aussitôt jeté :
Le peuple aussitôt sort en armes.
Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes, Aurait fui : celui-ci, loin de tourner le dos, Veut vendre au moins sa vie et mourir en héros. Il fut tout étonné d'ouïr cette cohorte Le proclamer monarque au lieu de son roi mort. Il ne se fit prier que de la bonne sorte ; Encor que le fardeau fut, dit-il, un peu fort. Sixte en disait autant quand on le fit saint-père :
(Serait-ce bien une misère
Que d'être pape ou d'être roi?) On reconnut bientôt son peu de bonne foi.
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
1 Perdit courage.
LTVRE X. FABLE XV.
Le sage quelquefois fait bien d'exécuter Avant que de donner le temps à la sagesse D'envisager le fait, et sans la consulter.