LE CERF MALADE
En pays plein de cerfs, un cerf tomba malade.
Incontinent maint camarade Accourt à son grabat le voir, le secourir, Le consoler du moins : multitude importune.
Eh ! messieurs, laissez-moi mourir :
Permettez qu'en forme commune La parque m'expédie; et finissez vos pleurs.
Point du tout : les consolateurs De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent,
Quand il plut à Dieu s'en allèrent :
Ce ne fut pas sans boire un coup, C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage* Tout se mit à brouter les bois du voisinage. 1 Les Parques.
ùii LIVRE XII. FABLE VII.
La pitance du cerf en déchut de beaucoup. Il ne trouva plus rien à frire 1 :
D'un mal il tomba dans un pire, Et se vit réduit à la fin A jeûner et mourir de faim.
Il en coûte à qui vous réclame, Médecins du corps et de l'âme !
0 temps! ô mœurs ! j'ai beau crier, Tout le monde se fait payer.
LA CHAUVE-SOURIS, LE BUiSSON ET LE CANARD
Le buisson, le canard et la chauve-souris,
Voyant tous trois qu'en leur pays
Ils faisaient petite fortune, Vont trafiquer au loin, et font bourse commune Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents
Non moins soigneux qu'intelligents, Des registres exacts de mise 2 et de recette.
Tout allait bien ; quand leur emplette,
En passant par certains endroits
Remplis d'écueils et fort étroits,
Et de trajet très-difficile, Alla tout emballée au fond des magasins
Qui du Tartare sont voisins.
Notre trio poussa maint regret inutile ;
Ou plutôt il n'en poussa point :
Le plus petit marchand est savant sur ce point . Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte Ne put se réparer : le cas fut découvert. Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,
Prêts à porter le bonnet vert5.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse
1 Plus rien à manger.
* Dépense.
5 Prêts à faire faillite. Le bonnet vert était la coiffure imposés aut relois aux débiteurs insolvables