‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 142 sur 161 · LE RICHARD ET LE POETE · texte numérisé non relu

LE RICHARD ET LE POETE

D'un richard en crédit accusant l'opulence, Ln poëte voulut, un jour.

En appeler au roi de la céleste cour.

Jupiter les convoque et les met en présence.

Mais, pâle, à jeun , maigre, abattu,

Pauvrement chaussé , mal vêtu , \otre poëte au ciel fait bien triste figure. L'autre, d'un riche habit étalant la parure, Se prélasse dans l'or, et , d'orgueil tout bouffi , En pompeux appareil vient répondre au défi. « Roi des cieux, dont la main terrible ou débonnaire, Sait dissiper la nue ou lancer le tonnerre , Dit le poëte ému , prends mon sort en pitié ! Quel crime m'a ravi ta puissante amitié? Depuis que je suis né , la fortune traîtresse D'un injuste courroux accable ma jeunesse; Je n'eus jamais , hélas! un coin pour me loger. D'oreiller pour dormir, de cuiller pour manger.

Par le besoin pressé sans trêve ,

Je n'ai rien possédé qu'en rêve ;

Tandis que mon heureux rival ,

Qui pour mérite a sa richesse , Dans un brillant palais engraissant sa paresse , Des mains de ses flatteurs reçoit l'encens banal D'un culte sacrilège à tes honneurs égal. — N'est-ce donc rien pour toi , répond le roi du monde , De savoir qu'à jamais par l'écho répété,

Le son de ta lyre féconde

Charmera la postérité?

Ce richard ignorant que tu crois ton émule ,

Pour ses derniers neveux dans Tombre enseveli , Expiant les honneurs d'un destin ridicule, Doit même par ses fils être mis en oubli.

Pour seul bien tu voulus la gloire , Mais à tes descendants lu vas la partager; Au riche j'ai donné, sans flatter sa mémoire. Des faux biens d'ici-bas l'usufruit passager.

S'il pouvait, dans son ignorance, De ton sort et du tien peser la différence , Il saurait que ma main qui t'a mieux protégé Au-dessus du génie a placé l'opulence : Tu verrais son dépit , et tu serais vengé !

LES DEUX MOLGIKS.

" Bonjour, mon cher Thaddée. — Eh ! bonjour, cher Végor ' !

Gomment vas-tu? Pas mal, j'espère?

— Hélas ! je le vois bien, tu ne sais pas encor

Ce qui m'est arrivé, compère.

Le bon Dieu m'a bien éprouvé :

Ma cour- a brûlé tout entière,

' Le nom de Yégor répond en français à tehii de Georges.

^ Le paysan russe appelle cour (dvor) leusemble des bàlimenls, grange, l'table . écurie, cellier, hangar, disposés en carré long derrière Xisha ou chaumière qu'il Iiabi(e.

Et me voilà sur le pavé !

— Bah! pas possible! au jeu c'est avoir pauvre chance!

— C'est vrai. Pour la Noël, chez moi l'on fit bombance. (Le vin m'avait, ma foi, mis la tête à l'envers.)

Je sors , et vais donner au cheval sa pitance ;

Paf! ma chandelle et moi, nous roulons de travers, Et le feu prend ! Il me dévore Ma cour, mes grains et mon troupeau , Si bien que je ne sais encore Comment j'ai pu sauver ma peau...

Et toi, vieux? — Hélas! moi, je n'ai pas su mieux faire!

A mon tour, le bon Dieu ne m'a pas ménagé;

Tu le vois, de mon corps mes pieds ont pris congé ; C'est, à coup sur, pileuse affaire,

Mais c'est miracle encor d'en avoir pu sauver

Les trois quarts de mes os, quand j'y devais crever.

A la Xoël aussi , pour tirer de la bière ,

Les amis ayant soif, je courus au cellier;

(Je m'étais, pour tout dire , arrosé le gosier;

Aussi, craignant le feu, j'allais là sans lumière.)

Le diable m'a si fort poussé dans l'escalier.

Qu'à présent me voilà cul-de-jatte, et qu'en somme

Je ne suis, depuis lors, que la moitié d'un homme.

— Où voyez-vous vraiment miracle en tout ceci? Dit Ivan, leur voisin. Toi, si la maison grille, C'est ta faute, mon cher. Toi, c'est ta faute aussi, Si tu te vois réduit à traîner la béquille.

Au buveur comme à l'ignorant,

Souvent fatale est la lumière ;

Mais leur danger est bien plus grand

Lorsqu'ils n'ont rien qui les éclaire. »

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