‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 37 sur 161 · LE BOIS ET LE FEU · texte numérisé non relu

LE BOIS ET LE FEU

Soyez prudent en amitié ; Déguisé sous ce nom sublime.

Pour vous engloutir, sans pitié, L'égoïsme creuse un abîme.

De cette triste vérité Si la preuve est encore à faire, Tout aussi bien qu'un long traité, Ma fable vous la rendra claire.

Un feu , que naguère un passant

Venait d'abandonner sans doute,

Près d'un bois brûlait sur la route.

Ou plutôt s'éteignait, par degrés faiblissant.

Plus d'aliment! Visible à peine, Il va mourir. Voyant sa fin procbaine , «Mon cher, dit-il au bois, combien je plains ton sort!

Qu'as-tu donc fait de ton feuillage?

Pourquoi, nu, sec et sans ombrage,

Sembles-tu déjà presque mort ?

— Ah! répond le bois, ma verdure

Sous la neige a dû se flétrir!

C'est mon destin : l'hiver me ravit ma parure; Je ne dois plus alors verdoyer ni fleurir. — Bagatelle , mon cher ! unissons-nous ensemble , Tu pourras, grâce à moi, te passer du soleil :

Je suis son frère et lui ressemble ; J'ai son aspect brillant et j'ai pouvoir pareil. Les serres te diront d'ailleurs de mes nouvelles;

Si, malgré vent, neige et frimas.

Les fruits y sont si mûrs, les fleurs y sont si belles, C'est grâce à moi ! L'éloge a pour moi peu d'appas ; Se vanter est d'un sot, et pourtant je dois dire

Qu'en hiver le soleil a moins que moi d'empire. "Sans doute il brille encor, mais sa chaleur est vaine;

La neige qu il effleure à peine

Fond, tu le vois, devant moi seul.

Si tu veux , pendant la froidure , Avoir comme au printemps fleurs et bourgeons nouveaux ,

Accorde-moi, tant qu'elle dure,

Un petit coin dans tes rameaux. «

Marché conclu. Le bois au feu donne un asile;

L'étincelle devient brasier ; Le brasier ne dort pas : dans son ardeur mobile. De rameaux en rameaux il couvre un arbre entier. Une épaisse fumée, attestant ses ravages, En brûlants tourbillons monte au sein des nuages. Le bois, de proche en proche, au loin s'est enflammé; Le fléau marche encore... et tout est consumé!

Où sont ces frais bosquets dont le riant feuillage Offrait au voyageur le repos sous l'ombrage? De leurs troncs hideux les débris Seuls aujourd'hui couvrent la terre; Mais qui peut en être surpris?

Bois et feu font tristes amis , Eux qui sont nés pour être en guerre.

LE TARIiV ET LE HÉRISSOiV*.

Vers l'aube, au fond des bois, goûtant la solitude, Un timide tarin gazouillait ses chansons , Dont Técho des bosquets répétait seul les sons : 11 chantait pour chanter, sans art et sans étude.

Phébus, sorti du sein des mers, Des flots de sa lumière inondant la nature. Vint rendre tout à coup la vie à l'univers, Et, dans les bois remplis d'un frais et doux murmure. Le rossignol joyeux chanta ses plus grands airs. Le tarin se taisait. D'un ton plein d'ironie Un hérisson lui dit : « Ne sais-tu plus chanter? » Quand le soleil paraît, pourquoi donc t'arrêter? — Pour chanter de Phébus la splendeur infinie , Répondit le tarin en soupirant tout bas , Il faudrait des accents que mes chansons n'ont pas ,

" Et trop faible est mon harmonie ! »

Si ma muse к Pindare eût pris son luth divin, A la gloire aussi, moi, j'aurais osé prétendre; Ma voix, qui pour l'écho pleure et soupire en vain. Aurait chanté pour Alexandre !

' Krilof avait adressé cette fable à l'empereur Alexandre I*^ qui, pendant tout sou règne , ne cessa de lui donner des marques d'une délicate protection.

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