‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 40 sur 161 · LE TRIGAME · texte numérisé non relu

LE TRIGAME

Certain gaillard aventureux Du vivant de sa femme en épouse encor deux.

Le roi l'apprend. (Ce roi modèle Se montrait à tel point sévère et scrupuleux, Qu'il voulait qu'à sa femme un époux fût fidèle.)

Pour punir le triple mari , Le monarque aussitôt convoque la justice, Et , pour qu'aux yeux de tous ce crime soit flétri , Il prétend qu'on invente un si cruel supplice.

Que ses sujets, épouvantés, D'en faire un jour autant ne soient jamais tentés. u Si pour le ménager je vois des subterfuges,

Dit le roi , dans leur tribunal

Je ferai pendre tous les juges ! »

Le propos pour nos gens n'avait rien d'amical. Et la froide sueur sur leur front répandue

Montra quel était leur effroi.

La cour entre en séance, et, trois jours assidue. Fouille et re fouille en vain l'arsenal de la loi. Quelle peine infliger? Le Code en a par mille; Mais l'usage toujours montrait qu'en pareil cas, Le coupable puni ne se corrigeant pas, La peine était trop douce et l'exemple inutile.

Dieu les inspire enfin! Pour entendre l'arrêt, Devant le tribunal l'accusé comparaît.

La sentence portait , en somme , Qu'ayant pris sciemment trois femmes à la fois ,

A l'avenir, chez lui , notre homme

Les garderait toutes les trois.

L'arrêt semble une grâce, et le peuple en murmure : « Quoi! les juges sont donc vendus?

De par le roi, la chose est sûre, Tous, dès demain, seront pendus ! » .

Mais, pour fuir le bonheur que promettaient trois femmes, Ce fut l'infortuné qui soudain se pendit; Et le roi, quand le bruit partout s'en répandit, N'eut plus à punir de trigames.

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