LE QUATUOR
Le singe grimacier, l'âne à l'esprit hargneux,
Le bouc à longue corne, et l'ours au pied cagneux,
S'assemblent , un beau jour, et se mettent en tête
De faire un quatuor, pour compléter la fête.
Ils ont y alto, la basse avec deux violons,
La musique à la mode, et, sur une herbe tendre.
Us ont sous les tilleuls de verdoyants salons,
Où la foule ébahie accourt pour les entendre.
L'archet se met en train , chacun fait un effort ,
Mais on n'arrive à rien... qu'à détonner très-fort.
Le singe tout confus s'écrie :
« Arrêtez, mes amis, attendez, je vous prie! Comment notre concert peut-il aller ainsi? Nous sommes mal placés! Toi, Valto, viens ici; La basse vis-à-vis ira prendre sa place ; Moi qui des violons ai le premier emploi , Mon second restant là, j'irai me mettre en face,
Et la musique alors ira mieux , croyez-moi ! Mis en gaîté par la cadence , Bois et monts vont entrer en danse î "
Chacun prit place alors comme il était prescrit ,
Et, sans succès encor, le quatuor reprit.
u Cessez , dit le baudet , c'est un sabbat indigne !
Mais j'ai trouvé le vrai moyen ,
Et le concert ira très-bien , Lorsque sur un seul rang nous nous mettrons en ligne. » On obéit à l'âne, et chacun se rangea Par ordre, en ligne droite , ainsi qu'il l'exigea. Le concert recommence, et toujours on détonne. Comment donc en finir? Pour rentrer dans le ton, Oîi faudra-t-il s'asseoir? Comment se tiendra-t-on ? On discute, l'on crie, et chacun déraisonne.
Au même instant, un rossignol , Par le bruit attiré, vers eux portait son vol.
Autour de lui chacun s'empresse.
Le suppliant d'agir en qualité d'expert. '
« De grâce, disaient-ils, nous savons ton adresse, Prends un peu sur ton temps pour régler le concert. Voilà nos instruments et voici la musique; Mais dis-nous, à présent, comment il faut s'asseoir. — D'être musicien quand l'artiste se pique,
Répond l'arbitre, il doit avoir Ce que n'a jamais eu votre nature ingrate,
Un goût pur, un profond savoir Et Foreille très-délicate.
Nul de vous donc , mes beaux amis , En de tels dons si Tart consiste, Qu'à gauche , à droite il soit assis, Ne sera jamais un artiste.