‹ Fables de P. Lachambeaudie (volume 2)Chapitre 280 sur 428 · UN SOUVENIR D'ENFANCE · texte numérisé non relu

UN SOUVENIR D'ENFANCE

A CLU'DE GENOLX.

Une traîtresse voix, bien souvent vous appelle

(LAfOSTAINE.)

Ma mémoire caresse un trait de ton enfance Que j'ai relu cent fois, qui cent fois m'a charmé.

Sous une futile apparence Un sens profond s'y trouve renfermé.

Quoiqu'elle doive perdre à la métamorphose,

En vers je traduirai ta prose.

D'en user à ma guise, un jour, tu m'as permis, Et ce n'est pas pour rien qu'on est de vieux amis.

« Avec mon oncle Jean je quittai la Savoie,

Dis-tu; j'étais encor tout petit, tout petit.

Vers Paris nous marchions; j'avais le cœur en joie,

Bon pied, bon œil, excellent appétit.

Un soir, dans une auberge, une troupe folâtre D'artistes ambulants, de pauvres comédiens, En même temps que nous logeait; vrais bohémiens, Places et carrefours étaient leur seul théâtre.

Doutant si j'étais éveillé, Je restais devant eux, muet, émerveillé. Parmi la caravane, une fille fort belle,

Me lit asseoir sur ses genoux, Et, me parlant tout bas : — Cher enfant, me dit-elle, Veux-tu quitter ton oncle et venir avec nous? Au lieu de te noircir la face aux cheminées, Et de courir, à pied, le long des grands chemins, Nous te ménagerons d'heureuses destinées : En deux jours, on t'apprend à marcher sur les mains, A danser sur la corde, à faire le paillasse ; Au fond d'une voiture à l'aise on se prélasse; Au lieu de ces haillons, tu revêts des habits Cousus d'or et de soie, et couverts de rubis.... Eh bien! enfant gâté, dites, que vous en semble? Comme on sera content, comme on s'amusera!

Pendant que l'oncle dormira, Demain, au point du jour, nous partirons ensemble. Bonsoir et bonne nuit ! silence et dormez bien! Et Claude? Il obéit et ne répondit rien. Dès l'aube du matin, la carriole est prête; Toute la troupe y grimpe ; on fouette le cheval, Et nous voilà partis. Le chétif animal Ne marche qu'avec peine.... Ayant tourné la tête,

Au loin j'aperçois l'oncle Jean Sur la route, à grands pas vers nous se dirigeant. La belle me cachant sous les plis de sa robe, Aux regards di brave homme ainsi je me dérobe. Bientôt il noua rejoint, tout en nage, essoufflé,

— Auriez-vous vu, dit-il, passer mon neveu Claude?

— Non pas! non pas! — Et lui. sans deviner la fraude, Il reprend son courage et repart, désolé;

Et moi, de remords bourrelé, Du fond de ma prison je l'aurais rappelé; Mais eux, fermant l'oreille au chaum qui m'inspire,

Ils étouffent mes cris sous leurs éclats de rire.

Ici, c'est le devoir austère et bienfaisant

Qui nous prêche l'emploi de l'heure qui s'envole,

Et là, c'est le plaisir décevant et frivole

Qui de fragiles fleurs parsème le présent.

Trop souvent le plaisir à sa loi nous enchaîne;

Le devoir parle en vain; nous lécoutons à peine.

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