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Fables et oeuvres diverses de J. LaFontaine

« Les grandes pensées viennent du cœur, » a dit Vauvenargues. — Non; mais les pensées touchantes. Les grandes pensées viennent de l'âme; les pensées brillantes, de l'ima-" gination; les pensées justes et profondes, de la raison. — Vaine et subtile distinction! L'homme peut-il ainsi se décomposer? Ame, cœur, imagination, raison, tout cela ne désigne-t-il pas, par d'incohérentes paroles, une même cause qui se manifeste diversement ? Comment séparer en nous le sentiment et les idées, la volonté et la réflexion? N'est-ce pas toujours ce même principe de la vie et de l'intelligence différemment modifié? Devons-nous assigner à sa spirituelle essence des places matérielles dans les diverses parties de notre corps? L'attacherons-nous à tel ou tel viscère? l'emprisonnerons-nous dans tel ou tel organe ? — Oui. Puisque nous sommes condamnés à ignorer toujours sa nature, pouvons-nous en parler autrement que par ses effets? Pouvons-nous faire que nos expressions ne se ressentent de l'obscurité des notions qui nous les suggèrent ; et n'y a-t-il pas nécessité d'assortir notre langage à la grossièreté de nos conceptions?

Admettons ces distinctions , puisque sans elles nous ne pourrions nous faire comprendre. Séparons les penchants

des talents, le caractère des facultés. Faisons deux parts : celle de l'homme, et celle de l'écrivain.

Presque toujours elles existent séparées chez les plus grands génies. Leurs puissances intellectuelles ne connaissent point d'entraves; elles agissent en eux, abstraction faite de l'individu. Mais il est aussi des génies d'un autre ordre. Ceux-ci sont tellement dominés par leurs penchants, que d'eux seuls ils peuvent recevoir des inspirations. Leur cerveau n'obéit qu'aux agitations du cœur et aux impressions de l'âme; leurs productions n'en sont que les expressions fidèles et obligées. Veulent-ils se soustraire à ce qu'elles leur imposent , leur talent disparaît ; ils ne sont rien, quand ils ne sont pas eux tout entiers.

Pour que le naturel domine à ce point l'intelligence, il faut qu'il soit fortement modelé, et qu'il ne puisse s'arrêter sur aucune idée sans la marquer aussitôt de son empreinte originale.

Les grands écrivains de cette trempe sont rares , et ils ont un charme particulier; un attrait puissant nous attache, à la lecture de leurs écrits. Nous les y cherchons toujours; nous les y retrouvons sans cesse. Ce n'est plus une lecture, c'est un entretien animé , où ce qu'on devine frappe plus que ce qu'on exprime ; c'est un commerce intime auquel on se plaît d'autant plus qu'il est ancien et habituel, Cette Investigation de l'homme par ses ouvrages nous plaît, parce qu'elle nous initie à cette mystérieuse étude du cœur humain , la plus intéressante de toutes pour notre bonheur et celui de nos semblables , la plus féconde en résultats utiles.

Aussi tout nous ramène vers ces auteurs, jusqu'aux imperfections et aux défauts de leur nature; car c'est souvent à ces imperfections, et à ces défauts même, qu'ils doivent une partie de leur renommée, et les vives sympathies qu'ils excitent.

Tant de pages en prose éloquente, tant de beaux vers qui nous retracent si énergiquement les vices de nos socié-

tés, tant de pensées morales exprimées d'une manière si sublime , de si belles peintures de la vertu , de l'amour et de l'amitié, témoignent dans Rousseau et dans Byrou une Porte conviction, une sensibilité profonde, et un esprit l'ait pour planer dans les régions élevées. Mais si le farouche orgueil et la sauvage misanthropie de ces deux hommes : si leurs actions et leurs inclinations, si peu d'accord avec leurs écrits, nous l'ont éprouver un sentiment pénible, pourtant ce sont ces contrastes mêmes qui nous attachent à la lecture de leurs ouvrages, parce que ce sont eux, qui nous font assister à ces tempêtes intérieures auxquelles ont été eu proie ceux qui les ont tracées; parce que ce sont eux qui nous révèlent ainsi les causes de leur génie et de leurs malheurs.

La Fontaine n'appartient pas à la même classe que ces deux écrivains, quoique avec plus d'abandon encore il ait épanché son âme dans ses ouvrages; mais cette âme était d'une nature moins forte , moins exceptionnelle ; plus propre à sympathiser avec celle des autres. Ame douce, naïve, sincère, qui se manifeste à nous de la manière la plus ainvble , parce qu'on s'aperçoit toujours qu'elle est aimante. Jamais la Fontaine ne s'occupe de lui que pour nous-mêmes; son imagination nous frappe sans effort, sa raison nous persuade sans contrainte; il nous attendrit quelquefois, nous réjouit souvent, nous console toujours. Comme moraliste,

Il cherche nos besoins au fond de notre cœur,

€t se présente à nous comme un ami qui nous conseille, et non comme un maître qui nous régente.

Aussi, tout naturellement . nous excusons ses faiblesses, et nous chérissons ses vertus. Quand on l'attaque . nous nous surprenons à le défendre comme s'il nous appartenait. comme s'il était de notre famille. Andneux. ce charmant conteur, cet appréciateur si plein de goût des productions

littéraires , était connu par le vif attachement qu'il avait pour tous les siens, par sa tendre vénération pour la mémoire de son père : cependant un jour quelqu'un, en sa présence, se mit à blâmer (peut-être justement) certaines actions de la Fontaine, et quelques-uns de ses vers-, Andrieux, dans son impatience, laissa échapper ces paroles, qui réduisirent l'interlocuteur au silence : « Ah ! si vous le voulez, dites du mal de mon père; mais, de grâce, ne dénigrez pas la Fontaine ! a

Quand il faut juger les productions souvent négligées de ce poète , les critiques les plus inflexibles semblent avoir perdu l'habitude du blâme, et ne pouvoir plus trouver d'expressions que pour l'éloge. Voltaire seul l'ait exception; mais s'il a cherché à rabaisser un talent dont il appréciait mieux qu'un autre tout le mérite, c'est que la réputation si populaire du fabuliste importunait cet homme jaloux de .toutes les gloires littéraire-s, parce qu'il se sentait les moyens de pouvoir les ambitionner toutes. La preuve de cette assertion se trouve dans un jugement peu connu, et en quelque sorte confidentiel, contenu dans une de ses lettres à Vauvenargues. Celui-ci avait cru entrer dans sa pensée, et le flatter peut-être, en disant que la Fontaine n'était poète que par instinct. « Comme poète, répond Voltaire, son instinct était divin; et si l'on s'est servi de ce mot à son sujet., il signifiait génie1. »

Nous n'aurons donc rien à dire sur les ouvrages de la Fontaine. Ceux auxquels il doit la plus pure portion de sa renommée sont si souvent relus, qu'il est inutile de s'en occuper; mais il n'en est pas de même des faits qui concernent sa personne, ou qui peignent son caractère. Malgré le soin que nous avons pris de les établir avec exactitude , ils sont plus ou moins altérés ou défigurés dans les notices qu'on a publiées sur cet homme célèbre; et il

i Voltaire, Lettres inédites, t. LXIII, p. 80 des Œuvres, édition de Rcnouard. — Lettre à Vauvenargues , en date du 17 janvier 174&-

convient de les resserrer dans un petit nombre de pages. et de les exposer dans leur vrai jour.

La Fontaine naquit dans une famille bourgeoise, mais ancienne, de Château-Thierry. La maison qu'il occupait dans cette ville existe, telle qu'elle se trouvait de son temps; et c'est encore une des plus élégantes. En face est une colline où l'herbe croit , et la chèvre broute au milieu de quelques débris d'édifices épars. Là était aussi, intact, il y a peu d'années, le magnifique château des ducs de Bouillon. Nos révolutions ont passé ; elles ont laissé debout la maison du poète, et ont l'ait disparaître le château.

Après des études assez négligées, faites dans sa province, la Fontaine entra au séminaire , chez les oratoriens. A cette époque de mœurs assez relâchées, peu de jeunes gens s'adonnaient à la dévotion, mais peu aussi étaient incrédules. Un sentiment qui semblait inné , résultat de l'éducation et des premières impressions reçues dans l'enfance, faisait considérer la religion comme un lien sacré, contre lequel on pouvait bien se débattre, mais qu'il fallait se garder de rompre. Faire son salut était considéré par tout le monde comme l'affaire sérieuse et principale de la vie; mais, par cette raison-là même, beaucoup différaient le moment de s'en occuper, et arrivaient ainsi au terme de leur existence.

On sait que les deux dernières années de la Fontaine se sont écoulées dans les exercices de la piété la plus exaltée ; mais dans les faits que nous connaissons de sa jeunesse, rien ne nous donne lieu de croire qu'il ait pu alors avoir de telles pensées. Tout au rebours, nous savons qu'il aimait les plaisirs, et surtout les femmes . et que ses scrupules ne le gênaient pas pour arriver à la satisfaction de ses désirs.

Sa retraite au séminaire, où il resta un an et demi, est donc dans sa vie un fait singulier que ses biographes n'ont su comment expliquer : cette explication se trouve dans les usages de cette époque. Cette retraite prouve que dès lors

fi NOTICE SUR LA VIE

la Fontaine voulait s'adonner à la culture des lettres. Pour que le parti qu'il embrassait pût lui procurer un état , pour qu'il y pût faire sa fortune , il fallait , comme beaucoup de Sens de lettres de ce temps, qu'il se fit tonsurer et qu'il devînt abbé , ce qui le rendait apte à posséder des bénéfices, sans que pour cela il fut obligé d'entrer dans les ordres, ou de faire le sacrifice de ses goûts mondains : mais pour devenir abbé il fallait savoir un peu de théologie, et cette étude ennuyait la Fontaine ; il n'y pouvait réussir, c'est luimême qui nous l'apprend. Dans une lettre à sa femme, au sujet d'une Madeleine du Titien, grosse et grasse, dont il se reprocbe (et bien à juste titre) d'avoir parlé peu dévotement, il dit : « Aussi n'est-ce pas mon fait que de raisonner sur des matières spirituelles; j'y ai eu mauvaise grâce toute ma vie. »

La Fontaine quitta donc le séminaire; mais son frère, qu'il y avait attiré , y resta, devint un excellent prêtre, et par la suite lui céda tout son bien pour une modique rente viagère.

Dès que la Fontaine fut rentré dans le monde , il ne s'occupa plus que d'intrigues amoureuses, de littérature, de spectacle : en vain son père voulut l'employer dans la poursuite d'un procès important qu'il avait alors , rien ne put vaincre son indolence, ses distractions, son vif penchant pour les plaisirs. Pourtant son caractère doux et docile , la bonté de son cœur, son humeur joviale, son imagination riante, son esprit fin, naïf, original, le faisaient chérir et. rechercher. Son père, homme instruit, vit sans répugnance qu'il se passionnait pour la culture des lettres, et il encouragea les premiers essais de sa muse.

On a dit que la Fontaine n'avait pris du goût pour les vers qu'à l'âge de vingt-six ans, et que le secret de son génie lui fut tout à coup révélé par la lecture d'une ode de Malherbe. Rien n'est plus faux que cette assertion. Il est probable, d'après ce qui a été raconté à ce sujet par les premiers biographes de notre poète, qu'en effet la lecture

de cette ode de Malherbe, qu'il ne connaissait pas, fit naître son vit' enthousiasme pour le même genre de composition . et que c'est à cela que nous devons deux ou trois pièces où l'on trouve quelques strophes qui ne sont pas indigues du modèle qu'il avait choisi ; mais il est certain que, bien avant cette époque, il avait déjà composé de petits vers dans le genre de ceux de Marot et de Voiture. Le conte de Sœur Jeanne fut imprimé, sans nom d'auteur, dans un de ces recueils depàésies galantes qui pullulaient alors, et dont la publication est antérieure à l'époque assignée à la lecture de l'ode de Malherbe en présence de la Fontaine. Nous avons d'ailleurs, de ce que-nous avançons ici . une preuve certaine qui nous est fournie par la Fontaine lui-même. Il avait eu le malheur de prendre dans quelques actes notariés le titre d'écuver. qui supposait un premier degré de noblesse. Des poursuites dirigées contre lui. en son absence, le firent condamner, par défaut, à une forte amende. Pour en obtenir la remise il écrivit au duc de Bouillon, son protecteur, une épître en vers, dans laquelle il dit :

Que me sert-il de vivre innocemment, D'être sans faste et cultiver les muses? Hélas! qu'un jour elles seront confuses Quand on viendra leur dire en soupirant :

Ce nourrisson que vous chérissez tant, - Moins pour ses vers que pour ses mœurs faciles, « Qui préférait à la pompe des villes « Vos antres cois, vos chants simples et doux, .. Qui dès Tenfance a véùu parmi von*. •■ Est succombé sous une injuste peine. »

Ainsi la Fontaine a aimé à faire des vers dès sa plus tendre jeunesse-, et ce goût, il l'a conservé jusque dans la vieillesse la plus avancée. C'est en vers que , dans le printemps de sa vie , il adressait des épîtres et des déclarations d'amour à ses maîtresses : c'est en vers que , dans ses derniers jours, il demandait pardon à Dieu de sa vie passée.

Pour assurer son sort et réformer sa conduite, le père

de la Fontaine lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts, et lui fit épouser uue très jeune femme qui n'était ni sans agrément ni sans esprit, et choisie dans uue des familles les plus honorables de la province.

L'incorrigible nature de notre poète trompa encore , cette fois , les calculs de la tendresse paternelle. La charge dont la Fontaine était pourvu lui imposait des devoirs peu nombreux; il ne put s'y assujettir, et il la vendit : sa femme ne sut pas s'accommoder à son humeur, ou le contraignait dans ses goûts-, il cessa de vivre avec elle.

Pour bien faire connaître la Fontaine , ses torts , sa conduite, son caractère, nous avons besoin de parler de sa femme. Son portrait , peint par Mignard , est sous nos yeux. Elle avait un visage allongé, de grands yeux, un grand nez , de grands traits assez réguliers , mais peu agréables. L'expression de sa physionomie favoriserait assez l'opinion de ceux qui ont voulu la reconnaître dans la peinture que la Fontaine a tracée de la sévère madame Honesta ; mais il n'en est rien. Nous savons au contraire, par les reproches que lui adresse son mari, qu'elle aimait à lire des romans, à jaser longtemps avec ses connaissances, et qu'elle ne s'occupait pas des soins du ménage. Ses goûts frivoles et sa coquetterie ont donné occasion à Furetière de faire suspecter la pureté de ses mœurs , et de dépeindre la Fontaine fort indifférent sur ce point. Mais alors Furetière avait en haine le fabuliste, autrefois son ami, parce qu'il s'était rangé du côté des académiciens, ses confrères, dans la fameuse affaire du Dictionnaire. Tallemant des Réaux, cet anecdotier du scandale, parle aussi des deux époux dans le même sens que Furetière : mais tous ceux qui ont été à portée de recueillir les bruits publics, et les traditions de Château- Thierry . où madams la Foutaiue , qui a survécu longtemps à son mari, a toujours demeuré, rendent justice à sa vertu, quoique tous ne lui soient pas favorables sous d'autres rapports. Tallemant des Réaux ne nomme personne qu'on lui ait donné pour amant, tandis qu'il nous fait connaîire

les belles auxquelles ou attribuait les infidélités de la Fontaine, et de quelle manière il fut surpris, par sa femme, en tête à tête avec uneabbess.3, celle-là même à laquelle il adressa depuis cette jolie épître dout madame deSévigné fut si charmée. D'ailleurs la Fontaine avoue sans détour ses torts à ce sujet , et ne laisse nulle part soupçonner que sa femme en ait eu aucun. Dans le conte des Aveux indiscrets, il dit, avec ce ton sévère du moraliste qu'on est un peu surpris de trouver là :

Le nœud d'hymen doit être respecte, Veut de la foi , veut de l'honnêteté.

Puis il prévoit cependant le cas où l'on ne serait pas assez honnête pour cela. Alors il conseille de tenir, du moins, la chose bien secrète ,

De ne point faire aux égards banqueroute

Et il ajoute :

Je donne ici de beaux conseils, sans doute; Les ai-jc pris pour moi-même? hélas! non.

Cet aveu prouve-t-il que cet homme si bon , si doux et si facile, dont la servante disait « que Dieu n'aurait jamais le courage de le damner, » était incapable, pour la compagne de sa vie, d'un attachement vrai et durable, et que tous les torts qui le forcèrent à s'en séparer vinssent de lui? — INous ne le pensons pas; et nos présomptions à cet égard sont fondées sur sa constance en amitié , sur sa vive reconnaissance pour les soins et les attentions dont il fut l'objet, et enfin sur le vers remarquable par lequel il termine la peinture du bonheur de l'état conjugal, dons Plulémon et Bancis :

Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. Ah! si... .Mais autre part j'ai porté mes présents.

Il y a un sentiment profond de regret dans ce dernier

vers de la Fontaine. — Est-il un acte d'accusation contre sa femme, ou contre lui-même? Ni l'un, ni l'autre. — Marie Héricart n'avait que seize ans lorsqu'elle épousa la Fontaine : lui en avait vingt-six; mais il était bien incapable d'avoir assez d'empire sur lui-même pour pouvoir conduire une femme qui, par son âge, et plus encore peutêtre par son caractère , avait besoin d'un guide. Tous deux subirent donc les inconvénients qui accompagnent les unions prématurées et mal assorties ; mais s'ils prirent enfin la résolution de se séparer, ce fut sans rupture ouverte, sans bruit et sans scandale , sans mauvais procédés. Ils se voyaient sans aversion, lorsque la nécessité de leurs affaires l'exigeait; et la confiance qu'ils avaient l'un envers l'autre, sous ce rapport, ne fut point altérée par leur séparation1.

Avant cette séparation , et dans les premiers temps de leur mariage, ils avaient eu un fils, de qui est provenue cette postérité dont nous avons vu s'éteindre les deux derniers rejetons en 1824 et en 1827. Pendant le règne sanglant de la Terreur, le nom seul de la Fontaine sauva de Fécbafaud son arrière-petite-fille , la comtesse de Marson, et, dans ces derniers temps, il a suffi à l'historien du fabuliste de dresser la généalogie de sa famille, pour obtenir en faveur de son arrière-petit-fils , sur le trésor de l'État, des bienfaits supérieurs à ceux dont ses deux sœurs jouissaient depuis longtemps : ainsi le peuple et les rois se montrèrent toujours favorables envers les descendants du seul poète, peut-être, dont les productions .sont également goûtées et des rois et du peuple.

Après sa sortie du séminaire , la Fontaine se mit à lire avec délices les auteurs profanes : Marot, Rabelais, Boccace, l'Arioste , la Reine de Navarre, et les vieux romans. Mais ses plus fortes inclinations étaient pour les anciens.

i Nous avons vu une procuration générale en brevet, donnée par la Fontaine à sa femme Marie Héricart, par-devant Grégoire, notaire à la Ferté-Milon, datée du 19 août 168(i, portant les signatures des deux époux.

Il les admirait avec excès, et ne croyait pas qu'en aucun genre on put aller au delà. Pintrel, son parent, qui depuis traduisit les épitres de Sénèque , et de Maucroix , traducteur de Platon et de Cicéron, partageaient ses goûts, et, plus avances que lui dans l'étude de l'antiquité, l'encourageaient et le guidaient. Nous retrouvons le nom de la Fontaine, à l'époque de sa plus grande célébrité, réuni à celui de ses deux amis, sur les titres de quelques volumes publiés par eux, parce que, pour en faciliter le débit, il y a inséré quelques-unes de ses productions.

Un des auteurs anciens qui charmaient le plus la Fontaine était Térence. Sa lecture accrut le goût qu'il avait pour le théâtre. Il entreprit d'imiter la pièce du poète latin qu'il admirait le plus, /' 'Eunuque. Voulant s'attacher à son auteur, et pourtant s'en écarter, il écrivit une comédie ancienne sous des formes modernes : traduction trop peu conforme au texte . imitation trop servile. Pourtant il la fit imprimer, et ce médiocre ouvrage fut son début littéraire. Il ne faut pas s'étonner si on n'y trouve pas une étincelle de ce talent poeticpie qui brillait déjà dans les petits contes et les vers de circonstance qu'il avait composés . et qui furent imprimés depuis. La Fontaine faisait peu de cas de ceuxci. car les anciens n'en offraient point de modèle. L'Eunuque, au contraire . était calqué sur l'antique : c'était son ouvrage le plus considérable, le plus régulier, le seul qui lui parût digne d'être offert au public.

A cette époque, d'ailleurs. Molière parcourait les provinces, où il faisait représenter deux de ses pièces; mais il n'était point encore connu : rien de lui n'avait été imprimé. Quand, peu de temps après, la Fontaine vit quelques-unes des comédies de Molière, il s'aperçut qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. Molière fut son liomme. comme il le dit dans une de ses lettres: et il était ravi de voir

Qu'il allai! ramener en France Le bon goût, et l'air de Térence.

La Fontaine se lia avec cet auteur-acteur, qui l'amusait de toutes les façons; leur âge était pareil, leurs réputations grandirent en même temps. Tous deux s'appréciaient mutuellement. Ce fut Molière qui, lors de la gloire naissante des Boileauetdes Racine, dit confidentiellement à l'oreille d'un ami , en lui montrant la Fontaine : « Nos beaux esprits ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme. »

Racine et Boileau, plus jeunes que la Fontaine et Molière, se lièrent avec eux. Tous quatre se réunissaient à des jours fixes pour dîner ensemble, et se communiquer leurs ouvrages. Ces réunions, que la Fontaine, au commencement de son roman de Psyché, a dépeintes de manière à nous prouver combien le souvenir lui en était cher, ont eu une influence qui n'a pas été assez remarquée. Alors ceux qui les composaient formaient le parti du mouvement en littérature : à eux la mission de chasser l'ampoulé, le burlesque , le guindé , le précieux ; de ramener le vrai , le beau, le naturel dans les ouvrages d'esprit. Ils s'en acquittèrent bien; mais sans déprécier Corneille, mais sans s'écarter de l'admiration qui était due aux anciens.

La Fontaine conserva toujours du goût pour les compositions scéniques, quoique ce ne fût pas le genre de son talent. Il a fait des opéras, des comédies, des scènes pastorales , mythologiques ; et même il commença une tragédie; enfin il a versifié les paroles d'un ballet qui fut joué, chanté et dansé par la plus brillante société de Château- Thierry. Les magnifiques ballets représentés à cette époque à Paris et à Saint-Germain, où figuraient le roi et toutes les personnes de sa suite, avaient introduit ce goût en province. Chaque petite ville voulait imiter la cour. Le ballet que la Fontaine composa pour Château-Thierry ne ressemblait guère aux ballets royaux; mais s'il était moins somptueux, il était beaucoup plus gai. Le sujet était cette aventure du savetier et de sa femme, dont il a fait depuis un conte. Ce ballet était intitulé les Rieurs de. Beau-Richard :

Beau-Richard est le nom d'uu petit carrefour de Château- Thierry, où se réunissaient alors les oisifs de la ville, pour débiter les nouvelles et gloser sur les passants1.

Mais, à cette époque, Jannart, que la Fontaine appelait son oncle parce qu'il avait épousé une tante de sa femme , avait présenté notre poète au surintendant Fouquet, alors parvenu au plus haut point de sa fortune et de sa puissance. La .Fontaine, qui ne s'accommodait ni du faste ni des tracas qu'il traîne après lui, trouvait que c'était une grande misère d'être riche; mais pourtant il aimait à jouir de tous les avantages de la richesse ; et tant que dura la faveur du surintendant, il lui fut redevable de ce bonheur. Aussi, c'est à ces premiers temps de sa belle jeunesse que la Fontaine fait allusion quaDd il dit :

Pour moi le monde entier était plein de délices :

J'étais touché des fleurs, des doux sons, des beaux jours;

Mes amis me cherchaient, et parfois mes amours.

La nouvelle de la disgrâce de Fouquet, et son arrestation, vinrent frapper la Fontaine comme d'un coup de foudre. En vain son ami de Maucroix l'invita à se rendre à Château-Thierry, où sa présence était nécessaire pour l'arrangement de ses affaires; il suivit Jannart, condamné ;i l'exil comme ami de Fouquet, et comme son substitut dans sa charge de procureur général au parlement.

Quand le procès fait à Fouquet donna lieu de craindre qu'on ne lui fit porter sa tête sur l'échafaud, et qu'on sut <pie telle était l'intention de ses ennemis, un cri douloureux s'échappa de l'âme de notre poète, et s'exhala dans cette belle élégie adressée aux nymphes de Faux, qui est restée comme le morceau le plus touchant et le plus parfait en ce genre , que nous avons dans notre langue.

La Fontaine ne lit rien paraître que cette éléiiie , tant

i Celte petite pièce de la Fontaine, que nous avons fait connaître !<■ premier, a été imprimée, pour la première fois, dans l'édition que nous avons donnée de ses oeuvres en \x-2~.

qu'on put redouter pour le surintendant une condamnation a mort. Cependant il avait composé pour lui, ou pour sa société , un assez grand nombre de pièces de vers qui depuis ont été imprimées, mais qui, pour la plupart, sont éloignées du genre auquel il était appelé par la nature.

Au retour de son voyage , la Fontaine trouva , en résidence dans ce château ducal si voisin de sa maison, la duchesse de Bouillon. C'était une petite brune, âgée de dixhuit ans, jolie, à nez retroussé, à pied mignon, vive, spirituelle , agaçante et coquette comme toutes ces nièces de Mazarin, filles de Mancini. Notre poète sut lui plaire, et elle remplaça bientôt le vide que la chute du surintendant avait fait dans son existence Quand la duchesse était à Châtean-Thierry, aucune des jouissances dont la Fontaine était avide ne lui manquait. Quand elle quittait ce séjour, et qu'il y restait, elle recommandait aux officiers de sa maison de faire en sorte qu'il ne s'ennuyât pas.

Les contes que la Fontaine avait écrits la charmaient ; et la Fontaine, pour son amusement, composa de nouveaux contes. Il en publia d'abord un recueil très mince, puis après un second, et enfin un troisième; et ce fut ainsi, et uniquement par ses contes , qu'il commença à prendre place sur le Parnasse français ; car son imitation de Y Eunuque de Térence n'avait produit aucune sensation. -Tous ces recueils de contes parurent successivement avec privilège du roi. Les personnes Jes plus réglées dans leurs mœurs ne se faisaient alors aucun scrupule d'avouer le plaisir qu'elles goûtaient à la lecture de ces historiettes graveleuses, si spirituellement racontées.

Madame de Montespan , qui régnait alors sans partage sur le cœur de Louis XIV, et madame de Thianges sa sœur, attirèrent aussi chez elles l'auteur des contes , et il fut sensible à leurs bontés; mais il »e chercha pointa se faire des protecteurs parmi les grands seigneurs et les courtisans du monarque, ni à s'introduire près de lui, comme avaient fait ses amis Racine et Boileau. Ses inclinations l'entrai-

liaient de préférence clans la société des femmes. Là seulement il trouvait tout ce qui pouvait le satisfaire et le rendre heureux : les délices des sens, la volupté du cœur, les charmes de l'esprit, et parfois, chez quelques-unes, de profonds entretiens sur les plus hautes questions de la philosophie et des sciences.

La duchesse douairière d'Orléans , Marguerite de Lorraine, avait su apprécier la Fontaine. Avant que la publications de sou premier recueil de contes eût commencé sa réputation, elle l'avait attaché à sa personne, en le nommant son gentilhomme servant. Diverses pièces de vers, que l'on trouve dans ses œuvres, démontrent assez l'intimité qui existait entre lui et les jeunes femmes de la petite cour du palais du Luxembourg1.

Mais, quelque répandu qu'il fût parmi les femmes les plus aimables et les plus spirituelles de cette époque, la duchesse de Bouillon maintint longtemps encore l'ascendant qu'elle avait acquis sur lui. C'est à elle qu'il dédia son poème d' Adonis, son roman de Psyché; et lorsque s'éleva parmi les médecins et les gens du monde de vives discussions sur les effets nuisibles ou utiles du quinquina, la duchesse de Bouillon, qui avait épousé avec chaleur la cause de ce spécifique dont l'emploi était nouveau, imagina , pour en assurer le succès, de faire préconiser ses vertus par la muse populaire de la Fontaine. Le poète ne sut pas résister, mais son génie était habitué à lui commander et non à lui obéir: aussi l'abandonna-t-il presque entièrement dans cette entreprise . et il ne lui prêta quelque secours qu'à la

i C'est une singulière et grossière méprise îles plus anciens biographes de la Fontaine , comme des plus modernes (qui, au reste, n'ont (ait que les copier), d'avoir confondu la femme de l'oncle de Louis xiv avec la femme de son frète, Marguerite de Lorraine avec Henriette d'Angleterre. Depuis que nous avons signalé cette erreur, l'original des provisions de la charge de gentilhomme servant de Marguerite, duchesse d'Orléans, conférée à Jean de la Fontaine, signées de Marguerite elle-même, nous a été remis avec les actes d'enregistreinent au tribunal de Chàleau-Thierry. Cela n'empêchera pas îes faiseurs de notices de répéter celle erreur.

fin de son poème, pour raconter une fable, qu'on aurait dû joindre à celles de son recueil.

Ce recueil de fables , lorsque le poème sur le quinquina fut composé, avait paru en entier, sauf le douzième et dernier livre, en deux fois, et à dix ans d'intervalle. Ces publications, jointes à celles des contes, avaient successivement accru la célébrité de leur auteur, et fait connaître à la France une langue poétique toute nouvelle, fusion heureuse du langage naïf et énergique du siècle de François Ier, et de la noble et brillante élégance du siècle de Louis XIV.

L'absence de la ducbesse de Bouillon, nécessitée par ses aventures galantes et d'autres affaires d'une nature grave, et la mort de la ducbesse d'Orléans, avaient privé à la fois la Fontaine de ses deux protectrices : ce qui était d'autant plus fâcheux pour lui, que son insouciance pour ses affaires avait considérablement réduit sa fortune, et que cependant il lui fallait pourvoir à l'éducation de son fils . alors âgé de quatorze ans.

Madame de la Sablière tira la Fontaine de cette position embarrassante. A sa prière, de llarlav, premier président au parlement de Paris , qui goûtait singulièrement les ouvrages de notre poète, se cbargea de son fils; et madame de la Sablière retira cbez elle le fabuliste, qui y resta tant qu'elle vécut; et, tant qu'elle vécut, elle pourvut à tous ses besoins, sans qu'il eût la peine d'y songer. Les seigneurs les plus aimables et les plus spirituels de la cour, les étrangers illustres, les gens de lettres, les artistes, se réunissaient cbez madame de la Sablière. Elle s'était rendue célèbre non seulement en France , mais dans toute l'Europe, par ses progrès dans la philosophie e,t les sciences, par son esprit et les grâces de sa personne. Son mari, homme léger, aimable, faisait des vers agréables, était fort adonné aux plaisirs, très inconstant dans ses goûts, et. comme presque tous ceux qui alors , avec de tels penchants, étaient possesseurs d'une grande fortune, il entretenait des

maîtresses. Du reste, il ne se montrait nullement jaloux de sa femme, qui, de son côté, ne se croyait pas astreinte à lui garder une fidélité dont il semblait faire peu de cas. La liaison de madame de la Sablière avec le marquis de la Fare était publique ; mais elle durait depuis si longtemps , qu'elle avait presque donné une réputation de vertu aux deux amants. Tout à coup les assiduités de la Fare auprès de madame de la Sablière devinrent plus rares , et l'on sut bientôt qu'ayant pris goût à la société licencieuse qui se rassemblait chez la Champmeslé , il y passait toutes ses soirées, et qu'il n'avait pu résister aux séductions de cette actrice, qui pourtant n'était pas belle.

Madame de la Sablière, sacrifiée au goût du jeu et de la débauche , blessée dans son orgueil et dans les sentiments les plus vifs et les plus chers de son cœur, sans bruit . sans éclat, se jeta aussitôt dans les bras de la religion, mais avec une résolution, une ferveur, un abandon qui lui acquirent l'estime et excitèrent l'admiration de toute la partie sérieuse et sévère de la société de cette époque. Peu après, son mari mourut, et n'ayant plus rien qui la retînt dans le monde , elle se retira aux Incurables , pour y soigner les malades et se consacrer entièrement aux bonnes œuvres.

Plus de société, plus de conversation, plus de plaisirs. plus d'épanchements de cœur, dans cet hôtel de madame de la Sablière, où la Fontaine restait isolé. Tout ce qui faisait le charme de sa vie avait disparu d'autour de lui, avec sa bienfaitrice.

Pendant qu'il se trouvait dans cette situation pénible, Colbert mourut : il était de l'Académie française. Les amis delà Fontaine (et on en comptait un grand nombre voulurent lui faire obtenir la place que le ministre laissait vacante à l'Académie. La Fontaine , qui, dans l'isolement où il se trouvait , vit dans ce projet un moyen de se réunir fréquemment avec des hommes qu'il chérissait, de causer de vers et de littérature, adopta ce projet avec un empressement dont on ne l'aurait pas cru capable.

La réussite n'en était pas facile. Louis XIV était pour son concurrent , et ce concurrent était Boileau.

Les choses étaient bien changées pour la Fontaine depuis la temps de sa jeunesse. Louis XIV, marié en secret à la veuve de Scarron, n'avait plus de maîtresse. Molière n'était plus, les ballets et les fêtes splendides avaient cessé. Tous les courtisans de l'âge du roi s'étaient réformés, à son exemple. La cour était devenue sérieuse et dévote. Mais cependant une nouvelle génération, qui aussi en faisait partie , s'abandonnait sans contrainte à ce goût effréné poulies plaisirs, dont l'exemple du monarque avait fait une sorte de mode dans la nation. Ceux qui, d'un âge plus mûr ou d'un caractère plus sérieux, voulaient conserver leur indépendance, sans participer au scandale de cette jeunesse inconsidérée, encourageaient son indocilité, et applaudissaient à son audace.

La Fontaine était fort répandu dans cette classe de la société, qui avait un parti dans l'Académie. Turenne chérissait; notre poète, le grand Condé le comblait de ses bontés: il était accueilli avec faveur par cette princesse de Conti, la plus belle des filles de Louis XIV, par son mari et son beau-frère, les deux princes de Conti. Vendôme, et son frère le grand prieur, non seulement aimaient la Fontaine, mais le pensionnaient. Il était admis dans leur société intime et dans leurs joyeux banquets. C'est pour cette société, et à son instigation, qu'il composa ses derniers contes, malheureusement plus licencieux que les premiers : ils ne purent, comme ceux-ci, paraître avec privilège. La Champmeslé les débitait en secret ; et il est probable, ainsi que le dit Furetière, que la Fontaine lui en abandonnait le profit, et payait ainsi ses faveurs.

Ce recueil de contes était une arme redoutable entre les mains de ceux qui voulaient fermer à la Fontaine les portes de l'Académie. Le président Rose, secrétaire intime du roi , et très avant dans sa faveur, jeta ce livre sur la table le jour de l'élection , et demanda , avec colère , si l'Acadé-

mie oserait proposer à l'approbation du roi l'auteur d'un livre flétri par une sentence de police. Cette manière violente ne réussit point. Des voix s'élevèrent pour défendre la Fontaine , et il fut élu. Ce fut là , peut-être , le premier acte d'indépendance de l'Académie française. Le roi reçut très mal ses députés, et n'approuva pas. Mais l'Académie ne rétracta point son choix. La Fontaine fit une jolie ballade pour supplier le roi de consentir à sa nomination, et il fit agir madame de Thianges, qui, malgré la retraite de sa sœur, avait conservé tout son crédit à la cour. Une nouvelle place vint à vaquer à l'Académie. Boileau , ainsi que le roi le désirait , y fut nommé , et Louis XIV donna alors , en même temps , son approbation à l'élection de la Fontaine et à celle de Boileau ; et l'auteur des contes et celui des satires furent enfin, tous deux et en même temps, académiciens. •

Dans l'épître à madame de la Sablière , que la Fontaine lut dans la séance publique le jour de sa réception, il fit en beaux vers une sorte d'amende honorable de sa vie passée, et il manifesta l'intention de suivre les conseils de son amie et de sa bienfaitrice : mais il craignait de ne pouvoir y parvenir, et disait :

Ne point errer est. chose au-dessus de mes forces.... Tel que fut mon printemps, je crains que l'on ne voie Lès plus chers de mes jours aux vains désirs en proie

En effet, il continua sou même genre de vie, et fit encore des contes; mais cependant sa plume fut plus réservée . et ses nouvelles productions n'en eurent que plus de charme.

Tout semblait conspirer contre la résolution qu'il avait voulu prendre. Sa verte vieillesse se trouvait assiégée par tous les genres de séductions. Un jeune conseiller au parlement de Paris, nommé Hervart, et sa femme, aimable et jolie, l'avaient pris en amitié, et tous deux se plaisaient à l'attirer chez eux et à leur campagne. Là ils passaient la

belle saison en compagnie avec plusieurs jeunes femmes, leurs parentes, et avec Vergier, le plus heureux des imitateurs de la Fontaine. Cette société si gaie, si séduisante, de Bois-le-Vicomte et de l'hôtel d'Hervart, éveillait l'imagination de notre poète , et prolongeait en lui , au delà du terme ordinairement prescrit par la nature, le règne des illusions et des désirs. x

Toutefois, les exemples et les exhortations de madame de la Sablière, et de Racine et de Maucroix , ses meilleurs amis, autrefois compagnons des écarts de sa jeunesse, et désormais livrés à la plus austère piété, faisaient impression sur lui; et, aidés des bienfaits de l'âge, ils auraient plus tôt triomphé de ses déplorables habitudes, sans une influence qui vint encore en, prolonger le cours.

Une certaine madame Ulrich lisait avec délices les contes de la Fontaine, et éprouvait le plus vif regret qu'il eût renoncé à en composer. Femme d'un maître d'hôtel du comte d'Auvergne, frère du duc de Bouillon, chez lequel la Fontaine allait souvent dîner, elle avait eu occasion dte voir ce poète et de le connaître. Elle prit la résolution d'employer tous les moyens qui étaient en son pouvoir, pour obtenir de lui de nouveaux écrits dans le genre de ceux qui avaient tant charmé son imagination licencieuse. Déjà sur le retour de l'âge, puisqu'elle avait une fille de, quinze ans. elle était cependant encore fraîche et belle. Complaisante compagne de la duchesse de Praslin, dont elle servait les intrigues, et qui la protégeait contre un mari jaloux et quinteux, beaucoup plus âgé qu'elle, elle avait su, pour ceux qui aimaient le jeu, la bonne chère, et les plaisirs sans contrainte, rendre sa maison une des plus agréables de Paris : il ne lui fut pas difficile d'y attirer la Fontaine. Le bon sens du bonhomme résista d'abord aux séductions d'un attachement si disproportionné; mais, pour vaincre sa résistance, madame Ulrich n'eut qu'à le vouloir: et comme elle lui accorda tout . il ne sut rien lui refuser. C'est pour lui complaire qu'il composa le joli conte du

Quiproquo, qu'elle publia après la mort de notre poète, avec une portion de la correspondance qu'elle avait eue avec lui, où se trouvent dévoilés les moyens qu'elle employa pour enchaîner le vieillard. Dans l'avant-propos de ces Œuvres, posthumes de la Fontaine, madame Ulrich a pris avec chaleur la défense de celui qu'elle appelle emphatiquement son ami ; et elle soutient que le contraste que la Bruyère a voulu établir entre sa personne et ses écrits n'existait pas. Elle affirme qu'il n'était distrait, lourd, rêveur et silencieux, que dans les sociétés où il s'ennuyait, ou avec ceux qu'il ne connaissait pas; mais qu'à table, dans le tête-à-tête, et partout où il se plaisait, c'était l'homme le plus enjoué et le plus aimable. L'attachement vrai et désintéressé que tant de femmes spirituelles de ce temps eurent pour la Fontaine , le désir qu'elles éprouvaient de jouir de sa société, démontrent l'exactitude du portrait que madame Ulrich en a tracé. De tous les défauts que les femmes supportent le moins dans un homme, c'est d'être nul ou ennuyeux .

Taudis que madame Ulrich obtenait de notre poète qu'il caressât encore, nar instants, la Muse badine qui avait fait la réputation de sa jeunesse , une influence d'une nature bien différente le portait à s'adonner de nouveau avec ardeur aux productions morales auxquelles il devait la gloire de son âge mûr. Cette influence était celle d'un enfant de dix ans; mais cet enfant était le petit-fils de Louis XIV, l'espoir de la France; et il était guidé par un homme qui unissait en lui le génie et la vertu. Fénelon admirait ce fabuliste, « à qui il a été donné, dit-il, de rendre la négligence même de l'art préférable à son poli le plus brillant; » et Fénelon ne se contenta pas d'une admiration stérile pour le poète qui en était l'objet : il fit verser sur lui les bienfaits du jeune prince son élève. La Fontaine , en qui le sentiment de la reconnaissance était encore plus efficace ipie les suggestions de la volupté, écrivit, pour l'instruction du duc de Bourgogne, des fables égales en beauté à

celles qu'il avait composées, et il ajouta un douzième et dernier livre aux onze que contenaient les recueils déjà publiés.

Lorsque son dernier recueil de Fables vit le jour, notre poète donnait au monde un exemple qui devait être encore plus cber que ses écrits au pieux précepteur du duc de Bourgogne.

Une maladie avait conduit la Fontaine aux portes du tombeau. Il guérit : mais , depuis cette époque , toutes ses pensées se tournèrent vers la religion : il se confessa , communia , et eut de longs et fréquents entretiens avec le savant théologien Pouget. Une grande affliction vint encore ajouter dans la Fontaine à l'effet de ces conférences: madame de la Sablière mourut. Notre poète quitta aussitôt cet hôtel où il avait habité si longtemps avec elle. Dans la rue . il rencontra Hervart, qui, venant d'apprendre la nouvelle de cette mort, lui dit : « Je venais vous prier de venir demeurer chez moi. — J'y allais, » répondit la Fontaine.

La Fontaine, depuis sa conversion, s'était interdit tout ouvrage profane; mais il écrivait alors à de Maucroix : « Je mourrais d'ennui si je ne composais plus. » Et il fait part à son ami du projet qu'il a conçu de traduire les Hymnes sacrées en vers. Il se flattait de vivre encore assez longtemps pour terminer cette œuvre. Sa piété, aussi ardente qu'elle était sincère, le portait à s'assujettir à des privations que personne ne lui avait prescrites, à des rigueurs auxquelles on se serait opposé si on les avait connues. Il portait sur lui un cilice, ce qu'on ne sut qu'après sa mort. Il avait une grande confiance dans l'efficacité de la prière, et, dans sa paraphrase du Dies ira', il dit. en s'adressant à Dieu :

Le larron te priant fut écouté de toi :

La prière et l'amour ont un charme suprême.

Pour se distraire, il allait très assidûment aux séances de l'Académie , travaillait sans cesse pour terminer la tache

qu'il s'était imposée, et formait même encore le dessein d'un autre ouvrage, pour lequel il espérait être aidé par son ami de Maueroix. Tout à coup ses forces diminuèrent rapidement, et il expira, âgé de près de soixante et quatorze ans, entre les bras de Racine, de Hervart et de sa femme, qui avaient comblé ses derniers jours des soins les plus tendres et les plus attentifs.

Quand Fénelon apprit cette mort, il chercba à soulager ses regrets et sa douleur en écrivant , en latin , un éloge du poète que l'on venait de perdre, et il le donna à traduire à son royal élève. Cet éloge se termine ainsi : « Lisez-le, et « dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce; si Ho- « race a paré la philosophie d'ornements poétiques plus « variés et plus attrayants; si Térence a peint les mœurs « des hommes avec plus de naturel et de vérité ; si Virgile, « enfin, a été plus touchant et plus harmonieux! »

Walckenàer.

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