‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 153 sur 287 · XVI. L'Horoscope · texte numérisé non relu

XVI. L'Horoscope

Ou rencontre sa destinée Souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter.

Un père eut pour toute lignée Un fds qu'il aima trop, jusques à consulter

Sur le sort de sa géniture

Les diseurs de bonne aventure.

Un de ces gejis lui dit que des lions surtout Il éloignât l'enfant jusques à certain âge;

Jusqu'à vingt ans, point davantage.

Le père , pour venir à bout D'une précaution sur qui roulait la vie De celui qu'il aimait, défendit que jamais On lui laissât passer le seuil de son palais. Il pouvait, sans sortir, contenter sou envie, Avec ses compagnons tout le jour badiner,

Sauter, courir, se promener.

Quand il fut en l'âge où la chasse

Plaît le plus aux jeunes esprits ,

Cet exercice avec mépris

Lui fut dépeint; mais, quoi qu'on fasse,

Propos, conseil, enseignement,

Rien ne change un tempérament.

Le jeune homme, inquiet, ardent, plein décourage, A peine se sentit des bouillons d'un tel âge,

Qu'il soupira pour ce plaisir.

Plus l'obstacle était grand, plus fort fut le désir. Il savait le sujet des fatales défenses, Et comme ce logis, plein de magnificences,

Abondait partout en tableaux,

Et que la laine et les pinceaux Traçaient de tous côtés chasses et paysages,

En cet endroit des animaux.

En cet autre des personnages, Le jeune homme s'émeut, voyant peint un Mon : Ah ! monstre , cria-t-il ; c'est toi qui me fais vivre Dans l'ombre et dans les fers! A ces mots il se livre Aux transports violents de l'indignation,

Porte le poing sur l'innocente bête.

Sous la tapisserie un clou se rencontra :

Ce clou le blesse, il pénétra Jusqu'aux ressorts de l'âme; et cette chère tête, Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put. Dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut1.

Même précaution nuisit au poète Eschyle. Quelque devin le menaça , dit-on ,

De la chute d'une maison.

Aussitôt il quitta la ville, Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux Un aigle, qui portait en l'air une tortue, Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue, Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,

Étant de cheveux dépourvue , Laissa tomber sa proie , afin de la casser : Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer

De ces exemples il résulte Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux

Que craint celui qui le consulte; Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux.

Je ne crois point que la Nature Se soit lié les mains, et nous les lie encor

i M. Solvct dit dans ses Études sur la Fontaine (t. II, p. 7"), qu'une aventure semblable à celle qui est racontée dans cet apologue est arrivée au célèbre poète Diyden et à son fils. Ce fait est faux. Il a été inventé par une certaine femme nommée Elisabeth Thomas, avec laquelle Dryden était fort Hé, et qu'il a célébrée >ous le nom de Corinne. Voyez The critical and Misccllaneous prose Works of John Drydcn, in-8°, 1800, t. i, p. iOi-i-21.

Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort :

Il dépend d'une conjoncture

De lieux, de personnes, de temps; Non des conjonctions de tous ces charlatans. Ce berger et ce roi sont sous même planète. L'un d'eux porte le sceptre , et l'autre la houlette.

Jupiter1 le voulait ainsi.

Qu'est-ce que Jupiter ? un corps sans connaissance.

D'où vient donc que son influence Agit différemment sur ces deux hommes-ci? Puis comment pénétrer jusques à notre monde? Comment percer des airs la campagne profonde? Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin? Un atome la peut détourner en chemin : Où Firont retrouver les faiseurs d'horoscope?

L'état où nous voyons l'Europe2 Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu : Que ne l'a-t-ril donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su. L'immense éloignement, le point et sa vitesse,

Celle aussi de nos passions,

Permettent-ils à leur faiblesse De suivre pas à pas toutes nos actions ? Notre sort en dépend : sa course entre-suivie Ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas-,

Et ces gens veulent au compas

Tracer le cours de notre vie !

Il ne se faut point arrêter Aux deux faits ambigus que je viens de conter. Ce fils par trop chéri , ni le bonhomme Eschyle, N'y l'ont rien : tout aveugle et menteur qu'est cet art, Il peut frapper au but une fois entre mille;

Ce sont des effets du hasard.

i u >'^i ici planète.

- Lorsque la Fontaine composait cette fable, presque toute l'Europe était en guerre contre la France.

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