XXV. I^es deux Chiens et l'Ane mort
Les vertus devraient être sœurs , Ainsi que les vices sont frères.
Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs, Tous viennent à la file; il ne s'en manque guères : J'entends de ceux qui, n'étant pas contraires,
i Ce mot n'est ici que de deux syllabes, selon l'usage de ce temps. Desmarels, dans la préface de son poème de Clovis, se plaignait que des innovateurs, sans autorité suffisante, voulussent faire les mots sanglier , ouvrier, bouclier, et d'autres semblables, de trois syllabes, afin de les rendre plus faciles à prononcer, « tandis, ajou- « lait il, que depuis qu'on parle français on a toujours fait ces mots « de deux syllabes ». L'usage a depuis décidé en faveur de ces innovateurs obscurs dont Desmarels se plaignait:
- I.a nation, la race. L'emploi de ce mot, en ce sens, est fréquent
cil''/ nos vieux poètes.
:; «m appelle ainsi des chiens dressés à faire tourner une rouo qui met en mouvement le tourne-broche.
Peuvent loger sous même toit. A l'égard des vertus , rarement on les voit Toutes en un sujet éminemment placées Se tenir par la main sans être dispersées. L'un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent, mais froid. Parmi les animaux, le chien se pique d'être
Soigneux , et fidèle à son maître ;
Mais il est sot , il est gourmand :
Témoin ces deux mâtins qui , dans l'éloignement Virent un âne mort qui flottait sur les ondes. Le vent de plus en plus l'éloignait de nos chiens. Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens : Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes-. J'y crois voir quelque chose. Est-ce un hœuf, un cheval?
Eh! qu'importe quel animal?
Dit l'un de ces mâtins; voilà toujours curée. Le point est de l'avoir : car le trajet est grand: Et de plus, il nous faut nager contre le vent. Buvons toute cette eau; notre gorge altérée En viendra bien îi bout : ce corps demeurera
Bientôt à sec, et ce sera
Provision pour la semaine.
Voilà mes chiens à boire : ils perdirent l'haleine,
Et puis la vie; ils firent tant
Qu'on les vit crever à l'instant.
L'homme est ainsi bâti : quand un sujet l'enflamme, L'impossibilité disparaît à son âme.
Combien fait-il de voeux , combien perd-il de pas , S'outrant1 pour acquérir des biens ou de la gloire!
Si j'arrondissais mes États !
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats! Si j'apprenais l'hébreu, les sciences, l'histoire!
Tout cela, c'est la mer à boire;
i S'excédant, se ruinant
Mais rien à l'homme ne suffit.
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit , Il faudrait quatre corps ; encor loin d'y suffire , A mi-chemin je crois que tous demeureraient : Quatre Mathusalem bout à bout ne pourraient
Mettre à fin ce qu'un seul désire.