‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 164 sur 287 · XXVII. Le Loup et le Chasseur · texte numérisé non relu

XXVII. Le Loup et le Chasseur

Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux , Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage! Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons? L'homme, sourd à ma voix comme à celle du sage, Ne dira-t-il jamais : C'est assez, jouissons?

Hàte-toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre.

Je te rebats ce mot ; car il vaut tout un livre :

Jouis. — Je le ferai. — Mais quand donc? — Dès demain.

— Eh! mon ami, la mort te peut prendre en chemin :

Jouis dès aujourd'hui ; redoute un sort semblable

A celui du chasseur et du loup de ma fable.

Le premier de son arc avait mis bas un daim. Un faon de biche passe, et le voilà soudain Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l'herbe. La proie était honnête , un daim avec un faon * ; Tout modeste chasseur en eût été content : Cependant un sanglier1, monstre énorme et superbe, Tente encor notre archer, friand de tels morceaux. Autre habitant du Stvx : la Parque et ses ciseaux Avec peine y mordaient; la déesse infernale Reprit à plusieurs fois l'heure au monstre fatale. De la force du coup pourtant il s'abattit. C'était assez de biens. Mais quoi! rien ne remplit Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes. Dans le temps que le porc revient à soi , l'archer Voit le long d'un sillon une perdrix marcher;

Surcroît chétif aux autres têtes :

De son arc toutefois il bande les ressorts. Le sanglier, rappelant les restes de sa vie ; Vient à lui, le découd2, meurt vengé sur son corps,

Et la perdrix le remercie.

Cette part du récit s'adresse au convoiteux3,

* Var. La Fontaine a écrit fan, et c'est ainsi qu'on prononce.

1 Ge mot est ici de deux syllabes.

- Terme technique des chasseurs, pour exprimer l'action du sanglier quand il déchire et blesse avec ses défenses. « On appelle • iirri, usures les blessures que le sanglier a faites aux chiens avec

ses défenses. » Langiois, Dictionnaire des chasses, p. 66.

:* Mot déjà vieux du lemps de la Fontaine, mais qu'il nous conserva, parce qu'il n'a été remplacé par aucuu. Nicol l'explique très bien par le mot latin percupidus.

L'avare aura pour lui le reste de l'exemple.

Un loup vit en passaut ce spectacle piteux : O Fortune! dit-il, je te promets un temple. Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant Il faut les ménager, ces rencontres sont rares.

(Ainsi s'excusent les avares.) J'en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant : Un, deux, trois, quatre corps; ce sont quatre semaines,

Si je sais compter, toutes pleines.

Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant La corde de cet arc : il faut que l'on l'ait faite De vrai boyau ; l'odeur me le témoigne assez.

En disant ces mots, il se jette Sur l'arc qui se détend, et fait de la sagette1 Un nouveau mort : mon loup a les boyaux percés.

Je reviens à mon texte. Il faut que l'on jouisse-, Témoin ces deux gloutons punis d'un sort commun :

La convoitise perdit l'un ;

L'autre périt par l'avarice.

i Sagelle pour flèche, du mol latin sagitla. ne se disait déjà plus du temps de la Fontaiue; mais il était fort en usage du temps de Marot, et même de Regtiier et de Searron.

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