VI. l<e Statuaire et la Statue «lu Jupiter
Un bloc de marbre était si beau Qu'un statuaire en fit l'emplette.
Qu'en fera , dit-il , mon ciseau ?
Sera-t-il dieu, table, ou cuvette?
Il sera dieu ; même je veux
Qu'il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains! faites des vœux :
Voilà le maître de la terre.
L'artisan ' exprima si bien
Le caractère de l'idole,
Qu'on trouva qu'il ne manquait rien
A Jupiter que la parole :
Même l'on dit que l'ouvrier Eut à peine achevé l'image, Qu'on le vit frémir le premier.
Et redouter son propre ouvrage.
A la faiblesse du sculpteur Le poète - autrefois n'en dut guère 3, Des dieux dont il fut l'inventeur Craignant la haine et la colère.
Il était enfant en ceci ;
Les enfants n'ont l'âme occupée
Que du continuel souci
Qu'on ne fâche point leur poupée.
Le cœur suit aisément l'esprit :
De cette source est descendue L'erreur païenne, qui se vit Chez tant de peuples répandue.
Ils embrassaient violemment Les intérêts de leur chimère :
1 Le mot artisan et même le mot ouvrier étaient alors mieux appropriésau style noble que le mot artiste, qu'on n'employait guère que pour désigner les hommes habiles en opérations docimastii|iic^. Voyez à ce sujet les Remarques nouvelles sur la langue franchise, par le P. Bouhours, troisième édition, 169-2, p. 9i; et la première édition du Dictionnaire de l'Académie française, 1094, in-folio.
- Poète est ici de deux syllabes
3 C'est-à-dire ne le céda pas.
Pygmalion devint amant De la Vénus dont il fut père.
Chacun tourne en réalités, Autant qu'il peut, ses propres songes L'homme est de glace aux vérités ; Il est de feu pour les mensonges.