IX. L'Huître et les Plaideurs
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent Une huître, que le flot y venait d'apporter :
i La Fontaine fait ici allusion à l'Angely, qui, d'abord au service du prince de Coudé, passa à celui du roi, qui prit goût à ses saillies,
Ils l'avalent des yeux , du doigt ils se la montrent ; A l'égard de la dent il fallut contester. L'un se baissait déjà pour amasser1 la proie; L'autre le pousse , et dit : Il est bon de savoir
Qui de nous en aura la joie.
Celui qui le premier a pu l'apercevoir En sera le gobeur; l'autre le verra faire.
Si par là l'on juge l'affaire , Reprit son compagnon , j'ai l'œil bon, Dieu merci.
Je ne l'ai pas mauvais aussi, Dit l'autre; et je l'ai vue avant vous, sur ma vie. Hé bien ! vous l'avez vue; et moi je l'ai sentie.
Pendant tout ce bel incident , Perrin Dandin2 arrive : ils le prennent pour juge. Perrin, fort gravement, ouvre l'huître, et la gruge,
Nos deux messieurs le regardant.
Ce repas fait, il dit d'un ton de président : Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille Sans dépens; et qu'en paix chacun chez soi s'en aille.
Mettez ce qu'il en coûte à plaider aujourd'hui; Comptez ce qu'il en reste à beaucoup de familles : Vous verrez que Perrin tire l'argent à lui , Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles3.
1 Ramasser, dans un grand nombre d'éditions: mais aucune des éditions originales ne porte cette leçon. L'Académie française, dans la premiéic édition de son dictionnaire, définit de la manière suivante le verbe amasser : « Relever de terre ce qui est tombe. « Amasser des gants, amasser un papier. » Aujourd'hui le mol propre, dans ces phrases, serait ramasser. La langue avarié.
2 Nom donné par Rabelaisà un homme de justice. (Pantagruel, III, .rî!i.) Depuis, Racine, par sa comédie des Plaideurs, et la Fontaine, par ses fables, ont rendu ce nom populaire.
3 Expression proverbiale, pour dire ne leur laisse rien.