‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 195 sur 287 · XVI. L<e liai'diiiiKl. le Gentilhomme · texte numérisé non relu

XVI. L<e liai'diiiiKl. le Gentilhomme

le Pâtre* et le Fils» de Roi.

Quatre chercheurs de nouveaux mondes , Presque nus , échappés à la fureur des ondes , Un trafiquant, un noble, un pâtre, un fils de roi,

Réduits au sort de Bélisaire ! ,

Demandaient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère.

1 Bélisaire était un grand capitaine, qui, ayant commandé les armées de l'empereur et perdu les bonnes grâces de son maître, tomba dans un tel point de misère qu'il demandait l'aumône sur les grands chemins*. (Note de la Fontaine.)

* Tous les arts semblent avoir conspiré contre l'histoire en consacraut le récit touchant, mais romanesque, des dernières aunées de Bélisaire, devenu aveugle et demandant l'aumône ; il n'en est pas moins prouvé que ce récit est entièrement faux, et qu'il a été inventé longtemps après la mort de ce grand homme. Les faits rapportés par les historiens les plus voisins de sou temps y sont contraires : le poète Tzetzès, an douzième siècle, dt le plus ancien auteur qui en fasse mention, et lui-même le contredit dans un autre passage de son insipide poème. Consultez à ce sujet Gibbon's Sis t. o/the duel, mul fall ofthe rom. empire, ch. XLIII, t. Vil, p. -10*, édit. 1797, in-8% London.

De raconter quel sort les avait assemblés,

Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,

C'est un récit de longue haleine.

Ils s'assirent enfin au bord d'une fontaine : Là le conseil se tint entre les pauvres gens. Le prince s'étendit sur le malheur des grands. Le pâtre fut d'avis qu'éloignant la pensée

De leur aventure passée, Chacun fit de son mieux, et s'appliquât au soin

De pourvoir au commun besoin.

La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme? Travaillons : c'est de quoi nous mener jusqu'à Rome. Un pâtre ainsi parler! Ainsi parler? croit-on Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées

De l'esprit et de la raison-, Et que de tout berger, comme de tout mouton ,

Les connaissances soient bornées ?

L'avis de celui-ci fut d'abord trouvé bon Par les trois échoués aux bords de l'Amérique. L'un (c'était le marchand) savait l'arithmétique ; A tant par mois, dit-il, j'en donnerai leçon.

J'enseignerai la politique.

Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit : Moi , je sais le blason ; j'en veux tenir école : Comme si, devers l'Inde, on eût eu dans l'esprit La sotte vanité de ce jargon frivole!

Le pâtre dit : Amis , vous parlez bien ; mais quoi ! Le mois a trente jours : jusqu'à cette échéance

Jeûnerons-nous, par votre foi?

Vous me donnez une espérance Relie, mais éloignée; et cependant j'ai faim. Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?

Ou plutôt sur quelle assurance Fondez-vous, dites-moi, le souper d'aujourd'hui?

Avant tout autre, c'est celui

Dont il s'a cit. Votre science

Est courte là-dessus : ma main y suppléera.

A ces mots , le pâtre s'en va Dans un bois :. il y fit des fagots, dont la vente, Pendant cette journée et pendant la suivante. Empêcha qu'un long jeûne à la fin ne fit tant Qu'ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure Qu'il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours,

Et. grâce aux dons de la nature.

La main est le plus sûr et le plus prompt secours.

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