II. Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
POUR MONSEIGNEUR LE DUC DU MAINE l.
Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu
Dont il tirait son origine ,
Avait l'âme toute divine.
L'enfance n'aime rien : celle du jeune dieu
Faisait sa principale affaire
Des doux soins d'aimer et de plaire.
En lui l'amour et la raison Devancèrent le temps, dont les ailes légères N'amènent que trop tôt , hélas ! chaque saison. Flore aux regards riants, aux charmantes manières, Toucha d'abord le cœur du jeune Olympien. Ce que la passion peut inspirer d'adresse, Sentiments délicats et remplis de tendresse, Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n'oublia rien. Le fils de Jupiter devait, par sa naissance, Avoir un autre esprit, et d'autres dons des deux,
Que les enfants des autres dieux :
Il semblait qu'il n'agît que par réminiscence, Et qu'il eût autrefois fait le métier d'amant,
Tant il le fit parfaitement !
Jupiter cependant voulut le faire instruire. Il assembla les dieux, et dit : J'ai su conduire, Seul et sans compagnon, jusqu'ici l'univers;
Mais il est des emplois divers
Qu'aux nouveaux dieux je distribue.
t Louis-Auguste de Bourbon , Duc du Maine , fils de Louis XIV ci de madame de Montespan, et élève de madame de Maintenon. Il naquit à Versailles, le 30 mai 1670; et il n'avait que sept à huit ans lorsque la Fontaine lui adressa celte jolie allégorie, à laquelle il a donné le titre de fable. Le duc du Maine fut légitimé le -29 décembre 1073, et mourut le 11 mai \t,m>.
Sur cet enfant chéri j'ai donc jeté la vue :
C'est mon sang-, tout est plein déjà de ses autels
Afin de mériter le rang des immortels,
Il faut qu'il sache tout. Le maître du tonnerre
Eut à peine achevé, que chacun applaudit.
Pour savoir tout, l'enfant n'avait que trop d'esprit.
Je veux , dit le dieu de la guerre ,
Lui montrer moi-même cet art
Par qui maints héros ont eu part Aux honneurs de l'Olympe, et grossi cet empire.
Je serai son maître de lyre ,
Dît le blond et docte Apollon.
Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,
Son maître à surmonter les vices , A dompter les transports, monstres empoisonneurs, Comme hydres renaissants* sans cesse dans les cœurs ;
Ennemi des molles délices, Il apprendra de moi les sentiers peu battus Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus.
Quand ce vint au dieu de Cythère,
Il dit qu'il lui montrerait tout.
L'Amour avait raison. De quoi ne vient à bout L'esprit joint au désir de plaire !
IIS. L«e Fermier, le Chien» et le Renard.
Le loup et le renard sont d'étranges voisins ! Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
Ce dernier guettait à toute heure Les poules d'un fermier; et, quoique des plus fins. Il n'avait pu donner d'atteinte à la volaille.
* Vu:. Renaissant, dans toutes les Mitions modernes, excepté celle de MontenaïUt, '. IV. jiage 48), qui a conservé avec raison la leçon des éditions originales Voyez à ce sujet la note sur la Cable xvi du livre VII.
D'une part l'appétit , de l'autre le danger, N'étaient pas au compère un embarras léger.
Hé quoi ! dit-il , cette canaille
Se moque impunément de moi !
Je vais , je viens , je me travaille , J'imagine cent tours : le rustre , en paix chez soi , Vous fait argent de tout , convertit en monnaie Ses chapons , sa poulaille ' ; il en a même au croc ; Et moi , maître passé , quand j'attrape un vieux coq ,
Je suis au comble de la joie !
Pourquoi sire Jupin m'a-t-il donc appelé Au métier de renard ? Je jure les puissances De l'Olympe et du Styx , il en sera parlé.
Roulant en son cœur ces vengeances , Il choisit une nuit libérale en pavots : Chacun était plongé dans un profond repos ; Le maître du logis , les valets , le chien même , Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le fermier,
Laissant ouvert son poulailler,
Commit une sottise extrême.
Le voleur tourne tant qu'il entre au lieu guetté , Le dépeuple , remplit de meurtres la cité.
Les marques de sa cruauté Parurent avec l'aube : on vit un étalage
De corps sanglants et de carnage.
Peu s'en fallut que le soleil Ne rebroussât d'horreur vers le manoir liquide.
Tel, et d'un spectacle pareil, Apollon irrité contre le fier Atride2 Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
i On dit un poulailler pour désigner celui qui tait métier de vendre de la volaille; mais je ne connais pas d'autorité plus ancienne que la Fontaine, relativement à l'emploi du mot poulaille. J.-B. Rousseau s'en est servi d'après lui.
- Agamcmnou, l'aîné des Atrides ou des petits-fils d'Atrée, ayant enlevé Cliryséis à Chrysès son père, pontife d'Apollon, le dieu, pour venger l'outrage lait à son ministre, envoya dans le camp des Grecs la peste et la mort. (Iliad. , I.)
L'ost1 des Grecs; et ce fut l'ouvrage d'une unit.
Tel encore autour de sa tente
Ajax, à l'âme impatiente, De moutons et de boucs fit un vaste débris, Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse^
Et les auteurs de l'injustice
Par qui l'autre emporta le prix.
Le renard, autre Ajax2 aux volailles funeste, Emporte ce qu'il peut, laisse étendu le reste. Le maître ne trouva de recours qu'à crier Contre ses gens, son cbien : c'est l'ordinaire usage. Ah ! maudit animal , qui n'es bon qu'à noyer, Que n'avertissais-tu dès l'abord du carnage ? — Que ne l'évitiez-vous? c'eût été plus tôt fait : Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait, Dormez sans avoir soin que la porte soit close , Voulez-vous que moi , chien , qui n'ai rien à la chose , Sans aucun intérêt je perde le repos?
Ce chien parlait très à propos :
Son raisonnement pouvait être
Fort bon dans la bouche d'un maître-,
Mais, n'étant que d'un simple chien ,
On trouva qu'il ne valait rien :
On vous sangla le pauvre drille.
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille
(Et je ne t'ai jamais envié cet honneur) ,
T'attendre aux yeux d'autrui quand tu dors , c'est erreur.
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
Que si quelque affaire t'importe,
Ne la fais point par procureur.
i L'armée. Vieux mol. Ost pour armée est encore en usage, en provençal et en languedocien. Voltaire s'est servi de ce mot dans ce vers :
L'osi des Anglais de nuit ils traversèrent.
2 Ajax, après avoir disputé les armes d'Achille sans pouvoir les obtenir, se jeta, dans un accès de rage, sur un troupeau qu'il massacra, croyant y voir les Grecs qui avaient prononcé contre lui.