XXII. Un Fou et un Sage
Certain fou poursuivait à coups de pierre un sage.
Le sage se retourne , et lui dit : Mon ami ,
C'est fort bien fait à toi , reçois cet écu-ci.
Tu fatigues assez pour gagner davantage;
Toute peine, dit-on, est digne de loyer1 :
Vois cet homme qui passe , il a de quoi payer ;
Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire.
Amorcé par le gain , notre fou s'en va faire Même insulte à l'autre bourgeois.
On ne le paya pas en argent cette fois.
Maint estafier accourt : on vous happe notre homme, On vous l'échiné, on vous l'assomme.
Auprès des rois il est de pareils fous : A vos dépens ils font rire le maître.
Pour réprimer leur babil , irez-vous Les maltraiter? Vous n'êtes pas peut-être Assez puissant. Il faut les engager A s'adresser à qui peut se venger2.
1 De salaire, de récompense. Ce mot esl encore employé dans ce sens par les poètes modernes.
- Dans un exemplaire des Ouvrages de prose et de poésie des sieurs Maucroix et de la Fontaine, je trouve à la suite de celte fable (p. Il) une note manuscrite, en écriture du temps, ainsi conçue : " Cette fable fut faite contre le sieur abbé du Plessis, une espèce de fou sérieux, qui s'était mis sur le pied de censurer à la cour les ecclésiastiques, ci môme les cvèques, et que M. l'archevêque de Reims lit bien châtier. »