‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 230 sur 287 · A MADAME DE LA MÉSANGÉHEÏ · texte numérisé non relu

A MADAME DE LA MÉSANGÉHEÏ

Aimable fille d'une mère A qui seule3 aujourd'hui mille cœurs font la cour, Sans ceux que l'amitié rend soigneux de vous plaire, Et quelques-uns encor que vous garde l'amour,

Je ne puis qu'en 4 cette préface

Je ne partage entre elle et vous Un peu de cet encens qu'on recueille au Parnasse , Et que j'ai le secret de rendre exquis et doux.

Je vous dirai donc... Mais tout dire,

Ce serait trop ; il faut choisir,

Ménageant ma voix et ma lyre , Qui bientôt vont manquer de force et de loisir. Je louerai seulement un cœur plein de tendresse , Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit; Vous n'auriez en cela ni maître ni maîtresse , Sans celle dont sur vous l'éloge rejaillit5.

Gardez d'environner ces roses

De trop d'épines, si jamais

i Théocrite, idylle xxnr.

2 Madame de la Mésangère était la fille de madame de la Sablière C'est elle que Fontenelle désigne sous le nom de la Marquise, dans son ouvrage intitulé De la Pluralité des mondes. Voyez VHistoire de la vie et des ouvrages de Jean de la Fontaine, 3e édit, , p. 372.

3 Un commentateur demande : Pourquoi le poète dit-il, à qui seule? Je réponds : Parce qu'alors madame de la Sablière, encore dans l'âge de plaire, s'était retirée du monde, et élaitlivréeà la dévotion. Voyez l'Histoire de la vie et des ouvrages de Jean de la Fontaine. in-8°, 3e édit:, p. 338 à 346.

4 Latinisme : Non possum quia. Madame de Sévigné commence ainsi une de ses lettres (12 février 1672, t. Il, p. 324) : « Je ne puis, ma chère fille, qu'être en peine de vous. »

s C'est-à-dire, sans votre mère. Le reconnaissant la Fontaine place toujours madame de la Sablière au-dessus de toutes les autres femmes.

L'amour vous dit les mêmes choses :

Il les dit mieux que je ne fais; Aussi sait-il punir ceux qui ferment l'oreille A ses conseils. Vous l'allez voir.

Jadis une jeune merveille Méprisait de ce dieu le souverain pouvoir:

On l'appelait Alcimadure :

Fier et farouche objet, toujours courant aux bois, Toujours sautant aux prés , dansant sur la verdure ,

Et ne connaissant autres lois Que son caprice; au reste, égalant les plus belles,

Et surpassant les plus cruelles ; N'ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs : Quelle l'eût-on trouvée au fort de ses faveurs l ! Le jeune et beau Daphnis , berger de noble race , L'aima pour son malheur : jamais la moindre grâce M le moindre regard, le moindre mot enfin, Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain. Las de continuer une poursuite vaine ,

Il ne songea plus qu'à mourir.

Le désespoir le fit courir

A la porte de l'inhumaine.

Hélas! ce fut aux vents qu'il raconta sa peine:

On ne daigna lui faire ouvrir Cette maison fatale, où, parmi ses compagnes, L'ingrate, pour le jour de sa nativité2,

Joignait aux fleurs de sa beauté

i C'est-à-dire, si on la trouvait aimable, même en ses rigueurs, combien l'eût-ellc paru davantage à ceux qu'elle aurait comblés de ses faveurs!

2 î.e mot nalivilé ne s'emploie plus guère que clans le style de liturgie : mais il n'en était pas ainsi du temps de la Fontaine. Saint- Évremond a dit aussi •

Ponr faire la solennité De sa vieille nativité.

Voyez encore à ce sujet Nicot, Thrésor de la langue frcmçoyse. p. 42o, au mot Naistre.

Les trésors des jardins et des vertes campagnes. J1espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux;

Mais je vous suis trop odieux , Et ne m'étonne pas qu'ainsi que tout le reste Vous me refusiez même un plaisir si funeste. Mon père, après ma mort (et je l'en ai chargé)

Doit mettre à vos pieds l'héritage

Que votre cœur a négligé.

Je veux que l'on y joigne aussi le pâturage,

Tous mes troupeaux, avec mon chien*,

Et que du reste de mon bien

Mes compagnons fondent un temple

Où votre image se contemple , Renouvelant de fleurs l'autel à tout moment. J'aurai près de ce temple un simple monument:

On gravera sur la bordure :

« Daphnis mourut d'amour. Passant, arrête-toi, « Pleurs, et dis : Celui-ci succomba sous la loi

« De la cruelle Alcimadure. »

A ces mots, par la Parque il se sentit atteiut :

Il aurait poursuivi; la douleur le prévint.

Sou ingrate sortit triomphante et parée.

On voulut , mais en vain , l'arrêter un moment

Pour donner quelques pleurs au sort de son amant :

Elle insulta toujours au fds de Cythérée,

Menant dès ce soir même , au mépris de ses lois ,

Ses compagnes danser autour de sa statue.

Le dieu tomba sur elle , et l'accabla du poids :

Une voix sortit de la nue , Echo redit ces mots dans les airs épandus : « Que tout aime à présent : l'insensible n'est plus. » Cependant de Daphnis l'ombre au Styx descendue Frémit et s'étonna la voyant accourir.

Tout l'Érèbe entendit cette belle homicide

S'excuser au berger, qui ne daigna l'ouïr

Non plus qu'Ajax Ulysse1, et Didon son perfide2.

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