‹ Fables et œuvres diverses de J. LaFontaineChapitre 40 sur 287 · I. L.e Meunier, son Fils, et l'Ane · texte numérisé non relu

I. L.e Meunier, son Fils, et l'Ane

L'invention des arts étant un droit d'aînesse , Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce : Mais ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. La feinte est un pays plein de terres désertes ; Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. Je t'en veux dire un trait assez bien inventé; Autrefois à Racan Malherbe l'a conté2.

Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon , nos maîtres pour mieux dire, Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins (Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins), Racan commence ainsi : Dites-moi , je vous prie , Vous qui devez savoir les choses de la vie , Qui par tous ses degrés avez déjà passé,

i Ces initiales signifient A monsieur de M.ucr.oix. François de Maucroix, chanoine de Reims, ami intime de la Fontaine, naquit le 7 janvier 1G19 , et mourut le 9 avril 1708. On trouvera sa vie en lête de ses poésies inédites, dans le recueil intitulé : Nouvelles Œuvres diverses de Jean de la Fontaine et de François de Maucroi.r, 1820, in -8°, p. 109-22-2.

2 François de Malherbe naquit en 155ô> et mourut à Paris en 1628. Honorât de Beuil, marquis de Racan , était né à la Rochc-Racan , en Tourainc, en 1389. ^ son retour de Calais, où il était allé porter les armes en sortant de page, il consulta Malherbe sur le genre de vie qu'il devait suivre. Malherbe, au lieu de lui répondre ,lui raconta l'apologue que la Fontaine a mis ici en vers.

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé ,

A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense.

Vous connaissez mon bien , mon talent , ma naissance :

Dois-je dans la province établir mon séjour.

Prendre emploi dans l'armée, ou bien charge à la cour?

Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes :

La guerre a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes.

Si je suivais mon goiît, je saurais où buter,

Mais j'ai les miens , la cour, le peuple à contenter.

Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde !

Écoutez ce récit avant que je réponde.

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils,

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans , si j'ai bonne mémoire ,

Allaient vendre leur iine, un certain jour de foire.

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit ,

On lui lia les pieds , on vous le suspendit ;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre!

Le premier qui les vit de rire s'éclata :

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là?

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.

Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;

Il met sur pied sa bête, et la fait détaler.

L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller.

Se plaint en son patois. Le meunier n'en a cure-,

Il fait monter son fils, il suit; et. d'aventure.

Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.

Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put :

Oh là ! oh ! descendez , que l'on ne vous le dise ,

Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise!

C'était à vous de suivre, au vieillard de monter.

Messieurs, dit le meunier, il vous faut«contenter.

L'enfant met pied à terre , et puis le vieillard monte :

Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte

Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis, Fait le veau sur son àne , et peuse être bien sage. Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge : Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. Après maints quolibets coup sur coup renvoyés, L'homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe. Au bout de trente pas , une troisième troupe Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous ! Le baudet n'en peut plus: il mourra sous leurs coups. Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique ! Vont-ils point de pitié de leur vieux domestique? Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. Parbleu ! dit le meunier, est bien fou de cerveau Qui prétend contenter tout le monde et son père. Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. L'âne se prélassant1 marche seul devant eux. Un quidam les rencontre, et dit : Est-ce la mode Que baudet aille à l'aise , et meunier s'incommode ? Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. Ils usent leurs souliers , et conservent leur âne ! Nicolas, au rebours; car, quand il va voir Jeanne, Il monte sur sa bète : et la chanson le dit. Beau trio de baudets ! Le meunier repartit : Je suis àne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue; Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien , J'en veux faire à ma tête. Il le fit. et fit bien.

Quant à vous2, suivez Mars, ou l'Amour, ou le prince. Allez, venez, courez; demeurez en province;

tendre avec gravité, affecter les airs et la démarche d'un prélat.

- Vous', Ilacau: car ceci est la réponse que Malherbe fait à -mi ami, après lui avoir conte l'apologue qui précède.

LA FOXT2U3É. 7

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