I. L<e Pâtre et le Lion
Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de l'ennui :
Le conte l'ait passer le précepte avec lui. Eu ces sortes de feinte* il faut instruire et plaire; Et conter pour conter me semble peu d'affaire. C'est par cette raison qu'égayant leur esprit, Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit. Tous ont fui l'ornement et le trop d'étendue ; On ne voit point chez eux de parole perdue. Phèdre était si succinct qu'aucuns1 l'en ont blâmé2; Esope en moins de mots s'est encore exprimé. Mais sur tous certain Grec3 renchérit, et se pique
D'une élégance laconique ; Il renferme toujours son conte en quatre vers -.
* Var. Il y a. feintes dans les deux premières éditions; ainsi le voulait la grammaire ; mais le vers avait une syllabe île trop. Dans la troisième édition, de 167S, la Fontaine a oorrigé ce mot, et a mis feinte ; mais dans la quatrième édition, et sous la même date, l'imprimeur a mis feintes.
1 Que quelques-uns. Voyez ci-après la fable vi de ce livre, et la fable xix du livre XII, où le mol aucuns au pluriel est employé dans le même sens.
'- C'est ce que Phèdre nous apprend lui-même dans ces vers, liv. III, fable x, v. CO •
Hœc exsccutns surn propterca pluribus Brevitate quoniam nimia quosdam offendimus.
SGabriaS. (Note de la Fontaine.) — Ce nom de Cabrias n'csl que celui de Babrias corrompu : et les fables en quatrains que nous avons sous le nom de Gabrias sont celles de Babrias , abrégées par Ignatius Magister au neuvième siècle.
Bien ou mal , je le laisse à juger aux experts.
Vovons-le avec Ésope en un sujet semblable.
L'un amène un chasseur, l'autre un pâtre , en sa fable.
J'ai suivi leur projet quant à l'événement,
Y cousant en chemin quelque trait seulement.
Voici comme, à peu près, Ésope le raconte :
Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte .
Voulut à toute force attraper le larron.
Il s'en va près d'un antre . et tend à l'environ
Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance.
Avant que partir de ces lieux, Si tu fais, disait-il, ô monarque des dieux. Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence, Et que je goûte ce plaisir, Parmi vingt veaux je veux choisir Le plus gras . et t'en faire offrande ! A ces mots sort de l'antre un lion grand et fort; Le pâtre se tapit, et dit, à demi mort : Que l'homme ne sait guère, hélas ! ce qu'il demande ! Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau , Et le voir en ces lacs pris avant que je parte, O monarque des dieux , je t'ai promis un veau : Je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte !
C'est ainsi que l'a dit le principal auteur : Passons à son imitateur