MONOLOGUE DE SELKIRK
DANS i/ ILE DE JUAN FERNANDEZ1.
Stances irrégulières , imitées librement de Cowper.
Sans craindre qu'un rival contre mes droits conspire Je suis le souverain de tout ce que je vois : De l'une à l'autre rive , et les airs et les bois Sont peuplés des sujets de mon paisible empire. Toi que du sage a trop vanté l'amour , Solitude , où sont donc tes charmes ?
Ah ! plutôt habiter au milieu des alarmes , Que régner dans la paix de cet affreux séjour !
Ici finit ma course, ici je me désole,
Exilé de l'humanité , Inaccessible aux sons de la douce parole,
Et de la mienne épouvanté.
Les animaux avec indifférence M'ont vu dans cette plaine errant parmi leurs jeux:
L'homme est si peu connu d'eux, Que même leur douceur n'est pour moi qu'une offense.
Présents de la divinité , Charmes de la société , Amitié tendre , amour fidèle , Vous que j'ai perdus pour jamais.
Que bientôt je vous goûterais Si du rapide oiseau je possédais les ailes ! A la sainte religion Devant ma consolation , Dans les conseils de la vieillesse Je trouverais la vérité ; Je retrouverais ma gaîté, Dans la gaîté de la jeunesse.
Religion ! Plus d'un trésor
Est caché dans ce mot sublime ,
Bien préférable , à mon estime ,
Au prix de l'argent et de l'or :
Mais pour ces désertes vallées L'instant de la prière a-t-il jamais sonné ?
Mais dans ces roches désolées L'airain religieux n'a jamais résonné !
Au signal d'un deuil qui s'apprête
Ces lieux ne sont point effrayés :
Ces lieux ne sont point égayés Par l'annonce d'un jour de fête !
Vents, dont mon existence et mes cris superflus Sont l'éternel jouet sur ce bord solitaire, Me refuserez-vous des rapports d'une terre
Que mes yeux ne reverront plus ?
Après l'amitié qui l'appelle
L'amitié plaintive et fidèle
A-t-elle envoyé des regrets ?
Dites-le-moi, vents que j'implore:
Loin de mes amis pour jamais,
Dites-moi qu'il m'en reste encore.
O Dieu ! que la pensée est prompte en ses écarts ! La foudre a sillonné la nue , La lumière a frappé ma vue Moins rapide que ses regards.
Pensé-je à ma terre natale, Des mers franchissant l'intervalle, Tout-à-coup je crois m'y revoir :
Erreur passagère et funeste Dont le souvenir ne me reste Que pour aigrir mon désespoir !
Mais la bête sauvage a gagné son repaire , Mais l'oiseau de la mer en son nid est rentré! Rentrons sous mon toit solitaire.
Le temps au repos consacré Est connu même en cette terre :
La miséricorde d'un Dieu Se fait reconnaître en tout lieu.
Sainte et consolante pensée, Qui rend à mon âme oppressée L'espoir trop prompt à la quitter, Et, contre un désespoir funeste De ma force assemblant le reste, Me fait un devoir d exister.