A M. A. DE M
Avez-vous vu bien fréquemment Génie et bonheur vivre ensemble ?
5o4 PIÈGES DIVERSES.
Si parfois le sorties rassemble ,
C'est qu'il se trompe; et, ce me semble,
Il se trompe assez rarement.
Parmi tant d'illustres victimes
Qu'on voit pâtir sous les lauriers
Qui du Pinde ombragent les cimes ,
Songez qu'Homère est des premiers ;
Que ce vieux chantre des guerriers ,
Cet ami des cœurs magnanimes,
Le bâton , la lyre à la main ,
N'avait ni feu, ni lieu, ni pain ,
Et mendiait en vers sublimes.
Le talent de quelque secours
Fut-il pour le Dante et le Tasse ?
Dans l'exil l'un finit ses jours;
Dans la prison l'autre les passe.
Camoens ne fut pas plus heureux:
Jouet d'un destin rigoureux ,
Camoens, dont la lyre féconde
En délicieuses douleurs
Pour Ynès obtint tant de pleurs,
Aux deux extrémités du monde
N'a-t-il pas trouvé des malheurs ?
Milton , plus sublime et plus tendre,
Vivant, n'obtint pas les honneurs
Dont on a surchargé sa cendre.
Et le poëte de Henri ,
Et le prince de notre scène,
PIÈCES DIVERSES. 5o5
Et ce Voltaire si chéri
De Galliope et Melpomène,
Pour tromper les mille dangers
Dont on menaçait son génie,
N'a-t-il pas , loin de sa patrie ,
Vieilli sous des cieux étrangers ?
Hélas ! tout nous force à le croire ,
Et j'en conviens avec douleur ,
Plus on s'approche de la gloire ,
Plus on s'approche du malheur.
Sans aucune miséricorde,
Puisque le sort indifférent ,
En bonheur ainsi nous reprend
Ce qu'en génie il nous accorde ,
Combien je plains votre avenir.
Hélas ! dans le siècle où nous sommes,
En vain croyez-vous réunir
Tout ce qu'il faut pour devenir
Le plus infortuné des hommes?