‹ Fables et poésiesChapitre 195 sur 355 · L'ORCHESTRE · texte numérisé non relu

L'ORCHESTRE

Deux amis, le premier pessimiste et railleur, L'autre rêvant pour tous un avenir meilleur, Chaudement soutenaient leurs différents systèmes. « Mon cher, vous poursuivez d'insolubles problèmes î

Dit enfin le sceptique; il y faut renoncer. De votre Eldorado nous devons nous passer. Loin de vous confier aux mensonges d'un prisme. Descendez au réel ; songez à Tégoïsme

Qui tient les hommes divisés.

Les voyez-vous, de caractères, De vœux et de besoins constamment opposés? Comment associer ces éléments contraires? Tous les beaux résultats, par des rêveurs promis, Ce sont les fruits dorés du pays des chimères : Je le crois comme vous, les hommes seront frères ; Mais toujours ils vivront en frères ennemis. »

A riposter l'autre s'apprête, Lorsque d'un grand concert l'affiche les arrête.

Ils prennent place. En ce moment, Chaque instrument.

Sur tous les tons, à part, sans mesure, résonne. C'est un bruit, un vacarme à rendre les gens sourds. Mais ce tohu-bohu n'épouvante personne : Tout concert, on le sait, prélude ainsi toujours. « Du chaos social je trouve ici l'emblème ! Dit notre pessimiste, en reprenant son thème.

Le parallèle est peu flatteur, Mais il oCfre l'attrait de la vérité même. » 11 parlait; tout à coup l'archet régulateur Soumet les instruments à sa loi fraternelle.

Pas un ne s'y montre rebelle :

Le rôle est à chacun sagement adapté ; Et le rauque clairon, et le hautbois si tendre,

Et la nûte au son velouté,

Ensemble ou tour à tour savent se faire entendre. Depuis le violon, virtuose aecompli,

Jusqu'au triangle monotone, A nul on n'inoposa le silence et Toubli.

L'orchestre pleure, gronde, tonne ; C'est l'amour, c'est la paix, la guerre, l'ouragan. De cette immense voix, de ce foyer géant L'harmonie en torrents roule et se précipite.

Tout l'auditoire est enchanté

Et de bonheur tout cœur palpite.

« Âmi, dit le croyant, de plaisir transporté, Loin de vous désormais le doute et l'Ironie ; Le contraste des sons a produit l'harmonie : C'est le tableau vivant de la fraternité, Et l'unité naîtra de la diversité. »

LE RHONE ET LE LAC DE GENtVE.

Le Rhône, rapide, écumanl, Roule du haut des monts et se fraie un passage

26i LIVRE X.

A travers les eaux du Léman.

Le lac lui dit un jour : « Ecoute un avis sage :

Dans mon lit calme et pur endors-toi mollement ; Quelle impatience t'irrite?

Vois : contre les vents orageux De mille sommets neigeux L'éternel rempart nous abrite.

Pour goûter désormais un facile repos, Laisse mon onde avec tes flots Se marier et se confondre... »

Mais le fleuve, sans lui répondre,

Précipite sa course, Ab î c'est qu'il veut remplir Sa tâcbe utile et glorieuse,

Quoiqu'en ces profondeurs une mer furieuse Doive bientôt l'ensevelir.

Tout fler du but qu'il se propose, 11 se hâte, et chaque cité, Et chaque rive qu'il arrose

Lui doivent la richesse et la fertilité.

Beau fleuve, ainsi que toi jamais ne se repose Celui qu'une foi vive est venue agiter. Par une main divine il se laisse conduire, Et, tout au seul devoir dont il sait s'acquitter, Le danger ne peut l'arrêter, Le plaisir ne peut le séduire.

Page 1