‹ Fables (volume 2)Chapitre 186 sur 193 · SUJET TIRE DES METAMORPHOSES D OVIDE · texte numérisé non relu

SUJET TIRE DES METAMORPHOSES D OVIDE

Je chante dans ces vers les filles de Minée, Tronpe aux arts de Pallas dès l'enfance adonnée , Et de qui le travail fit entrer en courroux Bacehus, à juste droit de ses honneurs jaloux. Tout dieu veut aux humains se faire reconnohre : On ne voit poiut les champs répondre aux soins du maître, Si dans les jours sacrés, autour de ses gnérets, Il ne marche en triomphe à l'honneur de Cérès.

La Grèce étoit enjeux pour le fils de Sémèle.

Seules ou vit trois sœurs condamner ce saint zèle:

Alcithoé L'aînée, avant pris ses fuseaux,

Dit aux autres : Quoi donc ! toujours des dieux nouveaux !

L'Olvmpe ne peut plus contenir tant de têtes,

Ni l'an fournir de jours assez pour tant de fêtes.

Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers

De ce dieu qui purgea de monstres l'univers :

Mais à quoi sert Bacehus, qu'à causer des querelles,

1 Ovid. Metamorph. lib. IV et VII.

296 L liS FILLES DE MI Si EE.

Affoiblir les plus sains, enlaidir les plus belles, Souvent mener au Styx par de tristes chemins ! Et nous iroiis chômer la peste des humains ! Pour moi, j'ai résolu de poursuivre ma tâche. Se donne, qui voudra, ce jour-ci du relâche ; Ces mains n'eu prendront point. Je suis encor d'avis Que nous rendiousle temps moins long par des récits: Toutes trois, tour à tour, racoulous quelque histoire : Je pourrois retrouver sans peine eu ma mémoire Du monarque des dieux les divers changements; Mais, comme chacun sait tous ces événements, Disons ce que l'Amour inspire à nos pareilles: Non toutefois qu'il faille, eu contant ses merveilles, Accoutumer nos cœurs à goûter son poison; Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison. Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent. Alcithoé se tut, et ses sœurs applaudirent. Après quelques moments, haussant un peu la voix :

Dans Thèhes, reprit-elle, ou conte qu'autrefois Deux jeunes cœurs s'aimoieutd'uue égale tendresse : Pvrame, c'est l'amant, eut Thisbé pour maîtresse. Jamais couple ne fut si bien assorti qu'eux: L'un bien fait, l'autre belle, agréables tous deux, Tous deux digues de plaire, ils s'aimèrent sau^ peine; D'autant plus tôt épris, qu'une invincible haiue Divisant leurs parents ces deux amans unit , Et concourut aux traits dout l'Amour se strsit.

Le hasard, non le choix, avoit rendu voisines

Leur;; maisons, où réguoieut ces guerres intestines :

Ce fut un avantage à leurs désirs naissants.

Le cours eu commença par des jeux iuuoeeuts :

La première étincelle eut embrase leur ame,

Qu'ils iguoroieut eucor ce que c'etoit que flamme.

Charnu favorisoit leurs transports mutuels;

Mais c'etoit à l'iusu de leurs parents cruels.

La défense est un charme : on dit qu'elle assaisonue

Les plaisirs, et surtout ceux mie l'Amour nous donne.

D'uu des logis à l'autre elle instruisit du moins

Nos amants à se dire avec signes leurs soius,

Ce léger récoufort ne les put satisfaire :

Il fallut recourir à quelque autre mystère.

Uu vieux mur enir'ouvert séparait leurs maisons :

Le temps avoit miné ses antiques cloisons :

Là, souvent de leurs maux ils déploroient la cause ;

Les paroles passoieut, mais c'etoit peu de chose.

Se plaignant d'uu tel suri, Pyrame dit uu jour : Chère Thisbé, le ciel veut qu'où s'aide eu amour ; Nous avons à nous voir une peiue infinie; Fuyons de uos parents l'injuste tyrannie :

J'eu ai d'autres eu Grèce; ils se tiendront heureux Oue vous daiguiez chercher uu asile chez eux; Leur amitié, leur bien, leur pouvoir, tout m'invite A prendre le parti dout je vous sollicite. C'est votre seul repos qui me le fait choisir ;

Car je n'ose parler, hélas! de mon désir.

Fant-il à votre gloire en faire un sacrifice?

De crainte de vains bruits faut-il que je languisse?

Ordonnez : j'y consens; tout me semblera doux :

Je vous aime, Thisbé, moins pour moi que pour vous.

J'en ponrrois dire autant, lui repartit l'amante;

Votre amour étant pure, encor que véhémente,

Je vous suivrai partout; notre commun repos

Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos.

Tant que de ma vertu je serai satisfaite,

Je rirai des discours d'une langue indiscète,

Et m'abandonnerai sans crainte à votre ardeur,

Contente que je suis des soins de ma pudeur.

Jugez ce que sentit Pvrame à ces paroles. Je n'en fais point ici de peintures frivoles ; Suppléez au peu d'art que le ciel mit en moi; . Vous-mêmes peignez-vous cet amant hors de soi. Demain, dit-il, il faut sortir avant l'aurore ; N'attendez point les traits que son char fait éclore. Trouvez-vous aux degrés du terme de Cérès; Là, nous nous attendrons : le rivage est tout pré.. Une barque est au bord ; les rameurs, le vent même, Tout pour notre départ montre une bâte extrême; L'augure en est heureux, notre sort va changer ; Et les dieux sont pour nous, si je sais bien juger. Thisbé consent à tout : elle en donne pour gage Deux baisers, par le mur arrêtés au passage.

Henreax mur! m devois servir mieux leur désir; Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir.

Le lendemain Thisbé sort, et prévient Pyrame;

L'impatience, hélas! maîtresse de son ame,

La fait arriver seule et sans guide aux degrés.

L'ombre et le jour luttoient dans les champs azurés.

L'ne lionue vient, monstre imprimant la crainte ;

D'un carnage récent sa gueule est toute teinte.

Thisbé fuit; et sou voile, emporté par les airs,

Source d'un sort cruel, tombe dans ces déserts.

La lionne le voit, le souille, le déchire ;

Et, l'ayant teint de sang, aux forets se retire.

Thisbé s'étoit cachée en un buisson épais.

Pvrame arrive, et voit ces vestiges tout frais.

O dieux ! que devient-il! L'n froid court dans ses veines.

Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines,

Il le lève ; et le sang, joint aux traces des pas,

L'empêche de douter d'un funeste trépas.

Thisbé ! s'écria-t-il, Thisbé, je t'ai perdue! Te voilà, par ma faute, aux enfers descendue ! Je l'ai voulu; c'est moi qui suis le monstre affreux Par qui tu t'en vas voir le séjour ténébreux : Attends-moi. je te vais rejoindre aux rives sombres, Mais m'oserai-je à toi présenter chez les ombres? Jouis au moins du sang que je te vais offrir, Malheureux de n'avoir qu'une mort à souffrir. Il dit, et d'un poignard coupe aussitôt sa trame.

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Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pyrame. Que devient-elle aussi? Tout lui manque à la fois, Les sens et les esprits, aussi bien que la voix. Elle revient enfin. Cloth >n, pour l'amour d'elle, Laisse ;i Pyrame ouvrir sa mourante prunelle. Il ne regarde point la Lumière des cieux; Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux. Il voudroit lui parler; sa langue est retenue : 11 témoigne mourir content de l'avoir \ue. Thisbé prend le poignard; et découvrant son sein : Je n'accuserai point, dit-elle, ton dessein, Bien moins encor l'erreur de ton ame alarmée : Ce seroit t'accuser de m'avoir trop aimée. Je ne t'aime pas moins : lu vas voir (pie mon cœur K'a, non plus que le tien, mérite sou malheur. Cher amant! reçois donc ce triste sacrifie) . Sa main et le poignard fout alors leur office : Elle tombe, et, tombant, range ses vêlements : Dernier trait de pudeur même aux derniers moments. Les nymphes d'alentour lui donnèrent des larmes. Et du sang des amants teignirent par des charmes Le fruit d'un mûrier proche, et blanc jusqu'à ce jour, Eternel monument d'un si parfait amour.

Cette histoire attendrit les filles de Minée. L'une accusoit l'amant, l'autre la destinée ; Et toutes, d'une voix, conclurent que nos cœurs De cette passion devroient être vainqueurs.

Elle meurt quelquefois avant qu'être contente : L'est-elle, elle devient aussitôt languissante : Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit; Et cependant l'hymen est ce qui la détruit; Il v joint, dit Clvmèue, une âpre jalousie, Poison le plus cruel dont l'aine soit saisie : Je n'en veux pour témoin que l'erreur de Procris. Alcilhoé ma sœur, attachant vos esprits, Des tragiques amours vous a conté l'élite : Celles que je vais dire ont aussi leur mérite. J'accourcirai le temps, ainsi qu'elle, à mon tour. Peu s'en faut que Phébus ne partage le jour; A ses rayons perçants opposons quelques voiles : Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles. .Te veux que sur la mienne, avant que d'être au soir. Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir. Cependant donnez-moi quelque heure de silence : ]N*e vous rebutez point de mon peu d'éloquence; Souffrez-en les défauts, et songez seulement Au fruit qu'on peut tirer de cet événement.

Céphaîe aimoit Procris : il étoit aimé d'elle : Chacun se proposoit leur hymen pour modèle. Ce qu'Amour fait sentir de piquant et de doux Combloit abondamment les vieux de ces époux. Ils ne s'aimoient que trop ! leurs soins et leur tendresse Approchoient des transports d'amant et de maîtresse. Le ciel même envia cette félicité :

Céphale eut à combattre une «li\ i 1 1 ï i « '■ .

Il étoit jeune et beau; l'Aurore en fut charmée,

Vêtant pas à ces biens chez elle accoutumée.

Nus belles cacberoient un pareil sentiment;

Chez les divinités on eu use autrement.

Celle-ci déclara son amour à Céphale.

Il eut beau lui parler de la foi conjugale :

Les jeunes déités qui n'ont qu'un vieil époux

Ne se soumettent point à ces lois comme nous :

La déesse enleva ce héros si iidèle.

De modérer ses feux il pria l'immortelle;

Llle le fit; l'amour devint simple amitié.

Retournez, dit l'Aurore, avec votre moitit1;

Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne.

Recevez seulement ces marques de la mienne.

iC'étoit un javelot toujours sur de ses coups.)

Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous

Fera le désespoir de votre ame charmée,

Et vous aurez regret de l'avoir tant aimée.

Tout oracle est douteux, et porte un double sens :

Celui-ci mit d'abord notre époux eu suspens.

J'aurai regret aux vœux que j'ai formés pour elle !

Et comment? n'est-ce point qu'elle m'est infidèle?

Ah ! finissent mes jours plutôt que de le voir!

Eprouvons toutefois ce que peut sou devoir.

Des mages aussitôt consultant la science,

D'un feint adolescent il prend la ressemblance,

S'en va trouver Procris, élève jusqu'aux cieuz

Ses beautés, qu'il soutient être dignes des dieux; Joiut les pleurs auxsoupirs, comme un aniaul sait faire, Et ne peut s'éclaircir par cet art ordinaire. Il fallut recourir à ce qui porte coup, Aux présents : il offrit, donna, promit beaucoup, Promit tant, que Procris lui parut incertaine, Toute chose a sou prix. Voilà Céphale eu peiue : Il renonce aux cites, s'en va dans les furets; Coule aux vents, conte aux bois, ses déplaisirs secrets; S'imagine en chassant dissiper sou martyre. C'etoit pendant ces mois où le chaud qu'on respire Oblige d'implorer l'haleine des zéphyrs.

Doux vents, s'écrioit-il, prétez-moi des soupirs ! Venez, légers démous par qui nos champs fleurissent ; Aure ', fais-les venir, je sais qu'ils t'obéissent : Ton emploi daus ces lieux est de tout ranimer. Un l'entendit : ou crut qu'il venoit de nommer Quelque objet de ses vœux autre que sou épouse. Elle en est avertie; et la voilà jalouse. Maint voisin charitable entretient ses euuuis. Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les uuits;

1 Aura en latin signifie l'air soufflant avec douceur. Les Aurœ étoient des êtres aériens assez semblables aux sylpbes des modernes ; ces déités légères , vêtues de longues robes et de voiles flottants, compagnes de Zéphire, sèment l'air de fleurs, sans cesse occupées de jeux; et satisfaites de leur bonheur, elles prennent soiu de contiibuer à celui des mortels. (W.)

:?0i LES FI f. LES DE MINEE.

11 aime donc celte Aure, él me quitte pour elle? — .Nous vous plaignons : il l'aime, el sans cesse il l'appelle : Les échos de ces Lieux n'onl plus d'antres emplois One celui d'enseigner le nom d'Aure ;'i nos bois; Dans ions les environs le nom d'Aure résonne. Profitez d'nn a\is qu'en passant on vous donne : L'intérêl qu'on y prend e>i de vous obliger. — Elle en profite, hélas! et ne fait qu'y songer. Les amants sont toujours de légère croyance : S'ils pouvoient conserver un rayon rie prudence, (Je demande un grand point, la prudence en amours M Ils seroient aux rapports insensibles et sourds. Notre épouse ne fut l'une ni l'autre chose. Elle se lève un jour; el lorsque tout repose, Que de l'Aube au teint frais la charmante douceur Force tout au sommeil, hormis quelque chasseur. Elle cherche Céphale : un bois l'offre à sa vue. Il invoquoit déjà cette Aure prétendue : Viens me voir, disoit-il, chère déesse, accours; Je n'en puis plus, je meurs; fais que par ton secours La peine que je sens se trouve soulagée. L'épouse se prétend par ces mots outragée : Elle croit y trouver non le sens qu'ils eachoient, ALiis celui seulement que ses soupçons cherchoient. () triste jalousie ! ô passion amère!

Lille d'un fol amour, que l'erreur a pour mère î Ce qu'on voit par les veux cause assez d'embarras, Sans voir eneor par eux ce que l'on ne voit pas!

Procris s'étoit cachée eu la même retraite Qu'un faou de biche avoit pour demeure secrète. Il eu sort; et le bruit trompe aussitôt L'époux. Céphale prend le dard toujours sûr de ses coups, Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse , Malheureux assassin d'une si chère épouse! L'n cri lui fait d'abord soupçonner quelque erreur: Il accourt, voit sa faute; et, tout plein de fureur, Du même javelot il veut s'ôter la vie. L'Aurore et les Destins arrêtent cette envie. Cet office lui fut plus cruel qu'indulgent: L'infortuné mari, sans cesse s'affligeant , Ent accru par ses pleurs le nombre des fontaines. Si la déesse enfin, pour terminer ses peines, N'eût obtenu du Sort que l'on tranchât ses jours : Triste fin d'un hvmeu bien divers en sou cours !

Fuyons ce nœud, mes sœurs, je ne puis trop le dire : Jugez par le meilleur quel peut être le pire. S'il ne nous est permis d'aimer que sous ses lois, N'aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois : Toutes trois , pour chasser de si tristes pensées , A revoir leur travail se montrent empressées. Clymène, en nu tissu riche, pénible, et grand, Avoit presque achevé le fameux différend D'entre le dieu des eaux et Pallas la savante. On vovoit eu lointain une ville naissante. L'honneur de la nommer, entre eux deux contesté, n. 20

Dépeudoit du présent de chaque d(;in;.

Neptune fit le sieu d'un symbole de guerre: Lu coup de sou trident fit sortir de la terre Un animal fougueux, un coursier plein d'ardeur. Chacun de ce présent adiniroit la grandeur. Minerve l'effaça, donnant à la contrée L'olivier, qui de paix est la marque assurée. Elle emporta le prix, et nomma la cité: Athèue offrit ses vœux à cette deité, Pour les lui présenter on choisit cent pucelles , Toutes sachaut broder, aussi sages que belles. Les premières portoient force présents divers; Tout le reste eutouroit la déesse aux yeux pers1. Avec nu doux souris elle acceptoit l'hommage. Clymèue ayant enfin reployé sou ouvrage , La jeune Iris commence eu ces mots son récit :

Rarement pour les pleurs mou talent réussit; Je suivrai toutefois la matière imposée. Télamon pour Chloris avoit l'aine embrasée: Chloris pour Télamon brûloit de son coté. La naissance, l'esprit, les grâces, la beauté, Tout se trouvoit eu eux, hormis ce (pie les hommes Fout marcher avant tout dans le siècle oùnous sommes;

1 Pers est un vieux mot qui signifie un bleu d'azur l'once. Il est resté en usage en parlant de Minerve. Il est employé souvent par nos vieux poètes.

Ce sont les bieus, c'est l'or, mérite universel. Ces amauts, quoique épris d'uu désir mutuel, JN'usoieut au bloud Hvmeu sacrifier encore, Faute de ce métal que tout le monde adore. Amour s'eu passeroit ; l'autre état ne le peut : Soit raison , soit abus , le Sort ainsi le veut. Cette loi , qui corrompt les douceurs de la vie , Fut par le jeune amant d'une autre erreur suivie. Le démon des combats vint troubler l'univers : Un pavs contesté par des peuples divers Engagea ïélamon dans un dur exercice ; Il quitta pour un temps l'amoureuse milice. Chloris v consentit, mais non pas sans douleur. Il voulut mériter son estime et sou cœur. Pendant que ses exploits terminent la querelle , Un parent de Cbloris meurt, et laisse à la belle D'amples possessions et d'immenses trésors. Il babiloil les lieux où Mars réguoit alors. La belle s'y transporte , et partout révérée , Partout des deux partis Cbloris considérée, Voit de ses propres veux les cbamps où Télamou Veuoit de consacrer un trophée à son nom. Lui de sa part accourt; et, tout couvert de gloire, Il offre à ses amours les fruits de sa victoire. Leur rencontre se Ht non loin de l'élément Qui doit être évité de tout beureux amant. Dès ce jour l'âge d'or les eût joints sans mystère ; L'âge de fer en tout a coutume d'eu faire.

Chloris no voulut donc couronner tous ces biens Qu'au sein de sa patrie, et de l'aveu des siens. Toul chemin, hors la mer, allongeant leur souffrance, Ils commettent aux flots cette douce espérance. Zéphire les suivoit, quand, presque en arrivant, Un pirate survient, prend le dessus du vent, Les attaque, les bat. Eu vain, par sa vaillance, Télamon jusqu'au bout porte la résistance: Après un long combat son parti fut défait, Lui pris; et ses efforts n'eurent pour tout effet Qu'un esclavage indigne. O dieux ! qui l'eût pu croire.' Le Sort, sans respecter ni son sang, ni sa gloire, rsi son bonheur prochain, ni les vœux de Chloris, Le fit être forçat aussitôt qu'il fut pris.

Le Destin ne fut pas à Chloris si contraire. L'n célèbre marchand l'achète du corsaire. Il remmène; et bientôt la belle, malgré soi, Au milieu de ses fers range tout sous sa loi. L'épouse du marchand la voit avec tendresse: Ils en font leur compagne, et leur fils sa maîtresse. Chacun veut cet hvmen : Chloris à leurs désirs Répondoit seulement par de profonds soupirs. Damon, c'étoit ce fils, lui tient ce doux langage : Vous soupirez toujours; toujours votre visage Baigné de pleurs nous marque un déplaisir secret : Qu'avez-vous?vos beaux veux verroieut-ils à regret Ce que peuvent leurs traits et l'excès de ma flamme?

Rien ne vous force ici ; découvrez-nous votre ame : Chloris, c'est moi qui suis l'esclave, et non pas vous. Ces lieux, à votre gré, u'ont-ils rien d'assez doux? Parlez, nous sommes prêts à changer de demeure : Mes parents m'ont promis de partir tout à l'heure. Regrettez-vous les biens que vous avez perdus? Tout le nôtre est à vous; ne le dédaignez plus. J'en sais qui Fagréeroient; j'ai su plaire à plus d'une : Pour vous, vous méritez toute une autre fortune. Quelle que soit la nôtre, usez-en : vous voyez Ce que nous possédons et uous-même à vos pieds. Ainsi parle Damon; et Chloris tout en larmes Lui répond eu ces mots accompagnés de charmes : Vos moindres qualités et cet heureux séjour Même aux filles des dieux douneroient de l'amour ; Jugez donc si Chloris, esclave et malheureuse, Voit l'offre de ces biens d'une ame dédaigneuse. Je sais quel est leur prix, mais de les accepter, Je ne puis, et voudrois vous pouvoir écouter. Ce qui nie le défend, ce n'est point l'esclavage : Si toujours la naissance éleva mou courage, Je me vois, grâce aux dieux, en des mains où je puis Garder ces se utimeuts, malgré tous mes ennuis ; Je puis même avouer (hélas! faut-il le dire?) Qu'un autre a sur mon cœur couservé son empire. Je chéris un amant, ou mort, ou dans les fers; Je prétends le chérir encor dans les enfers. Pourriez-vous estimer le cœur d'une inconstante?

Je ne suis déjà plus aimable ni charmante; Cbloris n'a plus ces trails que l'on trouvent si doux, Et doublement esclave, est indigne de vous. Touché de ce discours, Danion prend congé d'elle. Fuyons, dit-il en soi; j'oublierai celte belle : Tout passe, et même un jour ses [armes passeronl ; Voyons ce que l'absence et le temps produiront. A ces mots il s'embarque ; et, quittant le rivage, Il court de mer en mer. aborde en lien sauvage, Trouve des malheureux de leurs fers échappés, Et sur le bord d'un bois à chasser occupés. Télamon, de ce nombre, avoit brisé sa chaîne : Aux regards de Damon il se présente à peine, Que son air, sa fierté, son esprit, tout enfin Fait qu'à l'abord Danion admire son destin; Puis le plaint, puis l'emmène, Pt puis lui dit sa flamme. D'une esclave, dit-il, je n'ai pu toucher l'ame : Elle chérit un mort! Un mort, ce qui n'est plus, L'emporte dans son cœur! mes vœux sont superflus. Là-dessus, de Chloris il lui fait la peinture. Télamon dans son ame admire l'aventure, Dissimule, et se laisse emmener au séjour Où Chloris lui conserve un si parfait amour. Comme il vouloit cacher avec soin sa fortune, àN'ulle peine pour lui n'étnit vile et commune. On apprend leur retour et leur débarquement. Chloris, se présentant à l'un et l'autre amant, Reconnoît Télamon sons un faix qui l'accable.

Ses chagrins le rendoient pourtantméconnoissable ; L'n œil indifférent a le voir eut erré : Tant la peine et l'amour l'avoient défaire ï Le fardeau qu'il portoit ne fut qu'un vain obstacle; Chloris le reeonimît, et tombe à ce spectacle : Elle perd tous ses sens et de honte et d'amour. Télamon, d'autre part, tombe presque à son tour. On demande à Chloris la cause de sa peine : Elle la dit, ce fut sans s'attirer de haine. Son récit ingénu redoubla la pitié- Dans des cœurs prévenus d'une juste amitié. Damon dit cpie son zèle avoit changé de face. On le crut. Cependant, quoiqu'on dise et qu'on fasse, D'un triomphe si doux l'honneur et le plaisir Ne se perd qu'en laissant des restes de désir. On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle A sceller de l'hvmen une union si belle; Et, par un sentiment à qui rien n'est égal, Il pria ses parents de doter son rival. Il l'obtint, renonçant dès lors à l'hvménée. Le soir étant venu de l'heureuse journée. Les noces se faisoient à l'ombre d'un ormeau; L'enfant d'un voisin vit s'v percher un corbeau; Il fait partir de l'arc une flèche maudite, Perce les deux époux d'une atteinte subite. Chloris mourut du coup, non sans que son amant Attirât ses regards en ce dernier moment. Il s'écrie, en voyant finir ses destinées :

Quoi! la Parque a tranché le cours de ses aimées! Dieux, i|iii l'avez voulu, ne suffisoit-il pas Que la haine du Sort avançât mou trépas? Eu achevant ces mots, il acheva de vivre : Sou amour, non le coup, l'obligea de la suivre; Blessé légèrement, il passa chez les morts. Le Sty\ vil nos époux accourir sur ses bords, Même accident fiuit leurs précieuses trames; Mêmetombe eût leurs corps, même séjour leurs âmes. Quelques-uns ont écrit (mais ce fait est peu sur) Que chacun d'eux devint statue et marbre dur. Le couple infortuné face à face repose. Je ne garantis point cette métamorphose : Ou en doute. On le croit plus que vous ne pensez, Dit Clymèue; et, cherchant dans les siècles passés Quelque exemple d'amour et de vertu parfaite, Tout ceci me fut dit par le saye interprète. J'admirai, je plaignis ces amants malheureux : On les alloit unir ; tout concouroit pour eux ; Ils touchoient au moment; l'attente eu étoit sûre; Hélas ! il n'eu est poiut de telle eu la nature ; Sur le poiut de jouir tout s'enfuit de nos mains : Les dieux se font un jeu de l'espoir des humains.

Laissons, reprit Iris, cette triste pensée. La fête est vers sa fin, grâce au ciel, avancée ; Et nous avons passé tout ce temps eu récits Capables d'affliger les moins sombres esprits :

Effaçons , s'il se peut, leur image funeste.

Je prétends de ce jour mieux employer le reste,

Et dire un changement non de corps, mais de cœur.

Le miracle eu est grand; Amour en fut l'auteur :

Il en fait tous les jours de diverse manière.

Je changerai de style eu changeant de matière.

Zoon plaisoit aux veux; mais ce n'est pas assez:

Sou peu d'esprit, sou humeur sombre,

Reudoient ces talents mal placés.

Il fuyoit les cités, il ne cherchoit que l'ombre, Vivoit parmi les bois, concitoyen des ours, Et passoit sans aimer les plus beaux de ses jours. Mous avons condamné l'amour, m' allez-vous dire. J'en hlâme en nous l'excès : mais je n'approuve pas

Qu'insensible aux plus doux appas

Jamais uu homme ne soupire.

Hé quoi! ce long repos est-il d'un si graud prix? Les morts sont donc heureux ? Ce u'est pas mou avis : Je veux des passions; et si l'état le pire

Est le néant, je ne sais point De néant plus complet qu'un cœur froid à ce poiut. Zoon n'aimant donc rien, ne s'aimant pas lui-même, Vit Iole endormie, et le voilà frappé :

Voilà son cœur développé.

Amour, par son savoir suprême, Ne l'eut pas fait amant cpi'il eu fit uu héros. Zoon rend grâce au dieu qui troubloit sou repos :

Il regarde en tremblant cette jeune merveilh A la fin Iole s'éveille.

Surprise et dans l'étonnemenf, Elle veut fuir; mais son amant L'arrête et lui tient ce langage :

vous

Rare et charmant objet, pourquoi me fuvez- Je ne suis {dus celui qu'on trouvoit si sauvage : C'est l'effet de vos traits, aussi puissants que doux; Ils m'ont l'ame et l'esprit et la raison donnée.

Souffrez que, vivant sous vos lois, J'emploie à vous servir (\t-s biens que je vous dois. Iole, à ce discours, encorplus étonnée, Rougit, et sans répondre elle court au hameau, Et raconte à chacun ce miracle nouveau. Ses compagnes d'abord s'assemblent autour d'elle. Zoon sn;t en triomphe, et chacun applaudit. Je ne vous dirai point, mes sœurs, tout ce qu'il fit.

ZS'i ses soins pour plaire à la belle : Leur hymen se conclut. L'n satrape voisin,

Le propre jour de cette fête,

Enlève à Zoon sa conquête :

On i'.e soupçonnoit point qu'il eût un tel dessein. Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage, Poursuit le ravisseur, et le joint, et l'engage

En un combat de main à main.

Iole en est le prix aussi bien que le juge. Le satrape, vaincu, trouve encor du refuge

En la bonté de son rival.

L E S F I L L E S n F. M I N E E. SIS

Hélas! cette bonté lui devint inutile;

Il mourut du regret de cet hymen fatal:

Aux plus infortunés la tombe sert d'asile.

Il prit pour héritière, en finissant ses jours,

Iole, qui mouilla de pleurs son mausolée.

Que sert-il d'être plaint quand l'ame est envolée?

Ce satrape eût mieux fait d'oublier ses amours ' .

La jeune Iris à peine achevoit cette histoire : Et ses sœurs avouoient qu'un chemin à la gloire. C'est l'amour. On fait tout pour se voir estimé: Est-il quelque chemin plus court pour être aimé? Quel charme de s'ouïr louer par une bouche Oui , même sans s'ouvrir, nous enchante et nous touche Ainsi disoieut ces sœurs. Un orage soudain Jette un secret remords dans leur profane sein. Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortège : Où sont, dit-i!, ces sœurs à la main sacrilège? Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur Opposer son égide à ma juste fureur:

Rien ne m'empêchera de punir leur offense. Voyez : et qu'on se rie après de ma puissance! Il n'eut pas dit, qu'on vit trois monstres au plancher, Ailés, noirs rt velus, en un coin s'attacher.

1 C'est l'histoire de Cimon, dans lioccace , que notre poule a abrégée. Voyez Boccacio , Decameron , giorn. v, novel. i, t. V. p. 7-46, Parma, 1813. Voyez aussi le prologue de la Courtisane amoureuse , t. III.)

On cherche les trois sœurs ; on n'en soit nulle trace. Leurs métiers sont brisés ; ou élève eu leur place rue chapelle au dieu, père du vrai nectar. Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part Au destin de ces sœurs par elle protégées; Quand quelque dieu, voyant ses bontés négligées, Nous fait sentir sou ire1, uu autre n'y peut rien : L'Olympe s'entretient en paix par ce moyen.

Profitons, s'il se peut, d'un si fameux exemple. Chômons : c'est faire assezqu'aller de temple eu temple Rendre à chaque immortel les vieux uni lui sont dus : Les jours donnés aux dieux ne sont jamais perdus.

T Son courroux. Ce mot se conserve encore en poésie dans le style badin. Voltaire a dit:

Par eus propos plrlns d'ire cl de mcn;:ce.

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