AU DUC DE BOURGOGNE
Qui n'est point empêché d*un monde d'ennemis , Et qui des plus puissants, quand il lui platt, se joue Comme le chat de la souris?
Hais insensiblement , dans le tour que j'ai pris , Mon dessein se rencontre ; et , si je ne m'abuse , Je pourrois tout g&ter par de plus longs récits : Le jeune prince alors se joueroit de ma muse Comme le chat de la souris.
Le vieux Chai el la jeune Souris. *
Une jeune souris , de peu d'expérience ,
Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence,
Et payant de raisons le Raminagrobis.
Laissez-moi vivre : une souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis?
Affamerois-je , à votre avis ,
L'hôte , l'hôtesse , et tout leur monde ?
D'un grain de blé je me nourris :
Une noix me rend toute ronde. A présent je suis maigre ; attendez quelque temps : Réservez ce repas à messieurs vos enfants. Ainsi parloit au chat la souris attrapée.
L'autre lui dit : Tu t'es trompée :
Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours?
* Abstemius, IM, de Vidpc Callhmm incubantem occidere volenie.
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Tu gagoerois autant de parler à des sourds. Chat , et vieux , pardonner ! cela n*arrive guères. «
Selon ces lois , descends là-bas ,
Meurs , et va-t'en , tout de ce pas ,
Haranguer les sœurs filandières :
Mes enfants trouveront assez d'autres repas.
Il tint parole. Et pour ma fable , Voici le sens moral qui peut y convenir ; La jeunesse se flatte , et croit tout obtenir :
La vieillesse est impitoyable.
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Le Cerf malade.
En pays plein de cerfs y un cerf tomba malade. Incontinent maint camarade
Accourt à son grabat le voir, le secourir,
Le consoler du moins : multitude importune. £h ! messieurs , laissez-moi mourir :
Permettez qu*en forme commune
La Parque m*expédie ; et unissez vos pleurs. Point du tout : les consolateurs
De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent , Quand il plut à Dieu s'en allèrent :
Ce ne fut pas sans boire un coup ,
C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.
Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
• Dcsmays, rUsopc frnuçnls. — Lokman, In Gazelle.
La pitance da cerf en déchut de beaucoup. Il ne trouva plus rien à frire :
D'un mal il tomba dans un pire , Et se vit réduit à la Gn A jeûner et mourir de faim.
Il en coûte à qui vous réclame :
Médecins du corps et de Tame !
0 temps ! 6 mœurs ! j'ai beau crier , Tout le monde se fait payer.
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La Chauve-Souris, le Buisson, et le Canard.
Le buisson , le canard , et la chauve^^uris , Voyant tous trois qu'en leur pays Ils faisoient petite fortune ,
Vont trafiquer au loin , et font bourse commune.
Ils avoient des comptoirs , des facteurs , des agents Non moins soigneux qu'intelligents ,
Des registres exacts de mise et de recette. Tout alloit bien ; quand leur emplette, £n passant par certains endroits Remplis d'écueils et fort étroits , £t de trajet très difficile ,
Alla tout emballée au fond des magasins Qui du Tartare sont voisins.
Notre trio poussa maint regret inutile ; Ou plutôt il n'en poussa point :
• iKtop., il'., »4, VesperlUio, Hubus, et Mergus.
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Le plus petit marchand est savant sar ce point : Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. Celle que, par malheur, nos gens avoient soufferte Ne put se réparer : le cas fut découvert. Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,
Prêts à porter le bonnet vert.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
Et le sort principal , et les gros intérêts ,
Et les sergents , et les procès ,
Et le créancier à la porte
Dès devant la pointe du jour, N'occupoient le trio qu'à chercher maint détour
Pour contenter cette cohorte.
Le buisson accrochoit les passants à tous coups. Messieurs , leur disoit-il , de grâce , apprenez-nous
En quel lieu sont les marchandises
Que certains gouffres nous ont prises.
Le plongeon sous les eaux s'en alloit les chercher. L'oiseau chauve-souris n'osoit plus approcher.
Pendant le jour nulle demeure :
Suivi de sergents à toute heure ,
En des trous il s'alloit cacher.
Je connois maint detteur, qui n'est ni souris-chauve , Ni buisson , ni canard , ni dans tel cas tombé , Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve, Par un escalier dérobé.
VOÇOQ/b
La Querelle des Chiens el des Chats, et celle des ChaU el des Soum.*
La Discorde a toujours régné dans l'univers ; Notre monde en fournit mille exemples divers : Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire.
Commençons par les éléments :
Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments
ns seront appointés contraire.
Outre ces quatre potentats ,
Combien d'êtres de tous états
Se font une guerre éternelle !
Autrefois un logis plein de chiens et de chats , Par cent arrêts rendus en forme solennelle ,
Vit terminer tous leurs débats.
Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas. Et menacé du fouet quiconque auroit querelle y
• Guill. Haudent, Fables in(*(1ftes; de la Guerre des Chiens, det Chais et des Snttri^.
Ces animaax vivoient entre eux comme cousins. Cette union si douce , et presque fraternelle ,
Édifioit tous les voisins.
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage , Quelque os, par préférence « à quelqu'un d*eux donné , Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené
Représenter un tel outrage.
J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas Aux passe-droits qu'avoit une chienne en gésine.
Quoi qu'il en soit , cet altercas Mit en combustion la salle et la cuisine : Chacun se déclara pour son chat , pour âon chien. On fit on règlement dont les chats se plaignirent ,
Et tout le quartier étourdirent.
Leur avocat disoit qu'il falloit bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent Dans un coio où d'abord leurs agents les cachèrent :
Les souris enfin les mangèrent.
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois En pfttit : maint vieux chat, fin, subtil , et narquois, Et d'ailleurs en voulant à toute cette race.
Les guetta , les prit , fit main basse. Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.
J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux Nul auimal , nul être, aucune créature, Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature. D'en chercher la raison , ce sont soins superflus. Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus. Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles
On en vient , sur un rien , plus des trois quarts du temps. Humains , il vous fandroit encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles.*
' Qut porte une longue barbe. Mot emprunté des lialieni.
Le Loup et le Renard. *
D'où vient que personne eu la vie N'est satisfait de son état?
Tel voudroit bien être soldat A qui le soldat porte envie.
Certain renard voulut , dit-on , Se faire loup. Eh 1 qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire ?
Ce qui m'étonne est qu'à huit ans Un prince en fable ait mis la chose , Pendant que, sous mes cheveux blancs , Je fabrique à force de temps Des vers moins sensés que sa prose.
• Le duc de Bourgogne, Thèmes i dans Robert, Fables inediia; V'ulpcs pœnliens.
Les traits dans sa fable semés Ne sont en Tonvrage du poète Ni tous ni si bien exprimés :
Sa louange en est plus complète.
De la chanter sur la musette , . ^
C'est mon talent ; mais je m'attends Que mon héros, dans peu de temps.
Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand prophète , Cependant je lis dans les cieux Que bientôt ces faits glorieux Demanderont plusieurs Homères :
Et ce temps-ci n'en produit guères.
Laissant à part tous ces mystères , Essayons de conter la fable avec succès.
Le renard dit au loup : Notre cher, pour tout mets J'ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :
C'est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard : J'approche des maisons ; tu te tiens à l'écart. Apprends-moi ton métier , camarade , de grâce ;
Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelque mouton gras : Tu ne me mettras point au nombre des ingrats. Je le veux , dit le loup : il m'est mort un mien frère ; Allons prendre sa peau , tu t'en revêtiras. H vint; et le loup dit : Voici comme il faut faire.
Si tu veux écarter les mfttins du troupeau.
Le renard , ayant mis la peau , Répétoit les leçons que lui donnoit son maître. D'abord il s'y prit mal , puis un peu mieux , puis bien ;
• Puis enfin il n'y manqua rien.
A peine il fut instruit autant qu'il pouvoit l'être , Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court , Et répand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel , vêtu des armes d'Achille , Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville : Mères , brus , et vieillards , au temple couroient tous. L'ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups : Chien , berger, et troupeau, tout fuit vers le village, Et laisse seulement une brebis pour gage. Le larron s'en saisit. A quelques pas de là Il entendit chanter un coq du voisinage. Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla ,
Jetant bas sa robe de classe , Oubliant les brebis , les leçons , le régent ,
Et courant d'un pas diligent.
Que sert-il qu'on se contrefasse?
Prétendre ainsi changer est une illusion : L'on reprend sa première trace A la première occasion.
De votre esprit, que nul autre n'égale , Prince , ma muse tient tout entier ce projet : Vous m'avez donné le sujet , Le dialogue > et la morale.
L*Écrevi&je cl sa Fille. *
Les sages quelquefois , ainsi que Técrevisse ,
Marchent à reculons , tournent le dos au port.
C'est l'art des matelots : c'est aussi l'artifice
De ceux qui , pour couvrir quelque puissant effort ,
Envisagent un point directement contraire,
Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.
Mon sujet est petit , cet accessoire est grand :
Je piourrois l'appliquer à certain conquérant
Qui tout seul déconcerte une ligue à cent tètes.
Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend ,
N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.
En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher.
Ce sont arrêts du Sort qu'on ne peut empêcher :
Le torrent à la fin devient insurmontable.
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
• iBsop., «05, Cancer et Mater, suadeanlur hnpossibWa.
■ Aphton., XI, fabula Cancri , moncnt nr
^Jv,i!-.r^:i^:l] :e:r ^A-. Jf'j^i^ij:.
Louis et le Destin me semblent de concert Entraîner Funivers. Venons à notre fable.
Mère écrevisse un jour à sa Bile disoit : Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit? Et comme vous allez vous-même I dit la fille : Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu?
Elle avoit raison : la vertu
De tout exemple domestique
Est universelle , et s'applique En bien , en mal , en tout ; fait des sages , des sots ; Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos A son but , j*7 reviens ; la méthode en est bonne ,
Surtout au métier de Bellone :
Mais il faut le faire à propos.
L*Aigle et la Pie. *
L'aigle , reine des airs, avec Margot la pie, Différentes d'humeur , de langage , et d'esprit , Et d'habit,
Traversoient un bout de prairie.
Le hasard les assemble en un coin détourné. L'agace eut peur ; mais l'aigle, ayant fort bien dtné , La rassure , et lui dit : Allons de compagnie ; Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie ,
Lui qui gouverne l'univers.
J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui te sers. Entretenez-moi donc , et sans cérémonie.
Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru , Sur ceci , sur cela , sur tout. L'homme d'Horace , Disant le bien , le mal , à travers champs , n'eût su
* Abstemius, 16, de AquHà et Picâ.