‹ Fables (volume 3)Chapitre 27 sur 54 · AU DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

AU DUC DE BOURGOGNE

Qui n'est point empêché d*un monde d'ennemis , Et qui des plus puissants, quand il lui platt, se joue Comme le chat de la souris?

Hais insensiblement , dans le tour que j'ai pris , Mon dessein se rencontre ; et , si je ne m'abuse , Je pourrois tout g&ter par de plus longs récits : Le jeune prince alors se joueroit de ma muse Comme le chat de la souris.

Le vieux Chai el la jeune Souris. *

Une jeune souris , de peu d'expérience ,

Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence,

Et payant de raisons le Raminagrobis.

Laissez-moi vivre : une souris

De ma taille et de ma dépense

Est-elle à charge en ce logis?

Affamerois-je , à votre avis ,

L'hôte , l'hôtesse , et tout leur monde ?

D'un grain de blé je me nourris :

Une noix me rend toute ronde. A présent je suis maigre ; attendez quelque temps : Réservez ce repas à messieurs vos enfants. Ainsi parloit au chat la souris attrapée.

L'autre lui dit : Tu t'es trompée :

Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours?

* Abstemius, IM, de Vidpc Callhmm incubantem occidere volenie.

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Tu gagoerois autant de parler à des sourds. Chat , et vieux , pardonner ! cela n*arrive guères. «

Selon ces lois , descends là-bas ,

Meurs , et va-t'en , tout de ce pas ,

Haranguer les sœurs filandières :

Mes enfants trouveront assez d'autres repas.

Il tint parole. Et pour ma fable , Voici le sens moral qui peut y convenir ; La jeunesse se flatte , et croit tout obtenir :

La vieillesse est impitoyable.

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Le Cerf malade.

En pays plein de cerfs y un cerf tomba malade. Incontinent maint camarade

Accourt à son grabat le voir, le secourir,

Le consoler du moins : multitude importune. £h ! messieurs , laissez-moi mourir :

Permettez qu*en forme commune

La Parque m*expédie ; et unissez vos pleurs. Point du tout : les consolateurs

De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent , Quand il plut à Dieu s'en allèrent :

Ce ne fut pas sans boire un coup ,

C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.

Tout se mit à brouter les bois du voisinage.

• Dcsmays, rUsopc frnuçnls. — Lokman, In Gazelle.

La pitance da cerf en déchut de beaucoup. Il ne trouva plus rien à frire :

D'un mal il tomba dans un pire , Et se vit réduit à la Gn A jeûner et mourir de faim.

Il en coûte à qui vous réclame :

Médecins du corps et de Tame !

0 temps ! 6 mœurs ! j'ai beau crier , Tout le monde se fait payer.

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La Chauve-Souris, le Buisson, et le Canard.

Le buisson , le canard , et la chauve^^uris , Voyant tous trois qu'en leur pays Ils faisoient petite fortune ,

Vont trafiquer au loin , et font bourse commune.

Ils avoient des comptoirs , des facteurs , des agents Non moins soigneux qu'intelligents ,

Des registres exacts de mise et de recette. Tout alloit bien ; quand leur emplette, £n passant par certains endroits Remplis d'écueils et fort étroits , £t de trajet très difficile ,

Alla tout emballée au fond des magasins Qui du Tartare sont voisins.

Notre trio poussa maint regret inutile ; Ou plutôt il n'en poussa point :

• iKtop., il'., »4, VesperlUio, Hubus, et Mergus.

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Le plus petit marchand est savant sar ce point : Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. Celle que, par malheur, nos gens avoient soufferte Ne put se réparer : le cas fut découvert. Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,

Prêts à porter le bonnet vert.

Aucun ne leur ouvrit sa bourse.

Et le sort principal , et les gros intérêts ,

Et les sergents , et les procès ,

Et le créancier à la porte

Dès devant la pointe du jour, N'occupoient le trio qu'à chercher maint détour

Pour contenter cette cohorte.

Le buisson accrochoit les passants à tous coups. Messieurs , leur disoit-il , de grâce , apprenez-nous

En quel lieu sont les marchandises

Que certains gouffres nous ont prises.

Le plongeon sous les eaux s'en alloit les chercher. L'oiseau chauve-souris n'osoit plus approcher.

Pendant le jour nulle demeure :

Suivi de sergents à toute heure ,

En des trous il s'alloit cacher.

Je connois maint detteur, qui n'est ni souris-chauve , Ni buisson , ni canard , ni dans tel cas tombé , Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve, Par un escalier dérobé.

VOÇOQ/b

La Querelle des Chiens el des Chats, et celle des ChaU el des Soum.*

La Discorde a toujours régné dans l'univers ; Notre monde en fournit mille exemples divers : Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire.

Commençons par les éléments :

Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments

ns seront appointés contraire.

Outre ces quatre potentats ,

Combien d'êtres de tous états

Se font une guerre éternelle !

Autrefois un logis plein de chiens et de chats , Par cent arrêts rendus en forme solennelle ,

Vit terminer tous leurs débats.

Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas. Et menacé du fouet quiconque auroit querelle y

• Guill. Haudent, Fables in(*(1ftes; de la Guerre des Chiens, det Chais et des Snttri^.

Ces animaax vivoient entre eux comme cousins. Cette union si douce , et presque fraternelle ,

Édifioit tous les voisins.

Enfin elle cessa. Quelque plat de potage , Quelque os, par préférence « à quelqu'un d*eux donné , Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené

Représenter un tel outrage.

J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas Aux passe-droits qu'avoit une chienne en gésine.

Quoi qu'il en soit , cet altercas Mit en combustion la salle et la cuisine : Chacun se déclara pour son chat , pour âon chien. On fit on règlement dont les chats se plaignirent ,

Et tout le quartier étourdirent.

Leur avocat disoit qu'il falloit bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent Dans un coio où d'abord leurs agents les cachèrent :

Les souris enfin les mangèrent.

Autre procès nouveau. Le peuple souriquois En pfttit : maint vieux chat, fin, subtil , et narquois, Et d'ailleurs en voulant à toute cette race.

Les guetta , les prit , fit main basse. Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.

J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux Nul auimal , nul être, aucune créature, Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature. D'en chercher la raison , ce sont soins superflus. Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus. Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles

On en vient , sur un rien , plus des trois quarts du temps. Humains , il vous fandroit encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles.*

' Qut porte une longue barbe. Mot emprunté des lialieni.

Le Loup et le Renard. *

D'où vient que personne eu la vie N'est satisfait de son état?

Tel voudroit bien être soldat A qui le soldat porte envie.

Certain renard voulut , dit-on , Se faire loup. Eh 1 qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire ?

Ce qui m'étonne est qu'à huit ans Un prince en fable ait mis la chose , Pendant que, sous mes cheveux blancs , Je fabrique à force de temps Des vers moins sensés que sa prose.

• Le duc de Bourgogne, Thèmes i dans Robert, Fables inediia; V'ulpcs pœnliens.

Les traits dans sa fable semés Ne sont en Tonvrage du poète Ni tous ni si bien exprimés :

Sa louange en est plus complète.

De la chanter sur la musette , . ^

C'est mon talent ; mais je m'attends Que mon héros, dans peu de temps.

Me fera prendre la trompette.

Je ne suis pas un grand prophète , Cependant je lis dans les cieux Que bientôt ces faits glorieux Demanderont plusieurs Homères :

Et ce temps-ci n'en produit guères.

Laissant à part tous ces mystères , Essayons de conter la fable avec succès.

Le renard dit au loup : Notre cher, pour tout mets J'ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :

C'est une viande qui me lasse.

Tu fais meilleure chère avec moins de hasard : J'approche des maisons ; tu te tiens à l'écart. Apprends-moi ton métier , camarade , de grâce ;

Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelque mouton gras : Tu ne me mettras point au nombre des ingrats. Je le veux , dit le loup : il m'est mort un mien frère ; Allons prendre sa peau , tu t'en revêtiras. H vint; et le loup dit : Voici comme il faut faire.

Si tu veux écarter les mfttins du troupeau.

Le renard , ayant mis la peau , Répétoit les leçons que lui donnoit son maître. D'abord il s'y prit mal , puis un peu mieux , puis bien ;

• Puis enfin il n'y manqua rien.

A peine il fut instruit autant qu'il pouvoit l'être , Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court , Et répand la terreur dans les lieux d'alentour.

Tel , vêtu des armes d'Achille , Patrocle mit l'alarme au camp et dans la ville : Mères , brus , et vieillards , au temple couroient tous. L'ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups : Chien , berger, et troupeau, tout fuit vers le village, Et laisse seulement une brebis pour gage. Le larron s'en saisit. A quelques pas de là Il entendit chanter un coq du voisinage. Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla ,

Jetant bas sa robe de classe , Oubliant les brebis , les leçons , le régent ,

Et courant d'un pas diligent.

Que sert-il qu'on se contrefasse?

Prétendre ainsi changer est une illusion : L'on reprend sa première trace A la première occasion.

De votre esprit, que nul autre n'égale , Prince , ma muse tient tout entier ce projet : Vous m'avez donné le sujet , Le dialogue > et la morale.

L*Écrevi&je cl sa Fille. *

Les sages quelquefois , ainsi que Técrevisse ,

Marchent à reculons , tournent le dos au port.

C'est l'art des matelots : c'est aussi l'artifice

De ceux qui , pour couvrir quelque puissant effort ,

Envisagent un point directement contraire,

Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.

Mon sujet est petit , cet accessoire est grand :

Je piourrois l'appliquer à certain conquérant

Qui tout seul déconcerte une ligue à cent tètes.

Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend ,

N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes.

En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher.

Ce sont arrêts du Sort qu'on ne peut empêcher :

Le torrent à la fin devient insurmontable.

Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.

• iBsop., «05, Cancer et Mater, suadeanlur hnpossibWa.

■ Aphton., XI, fabula Cancri , moncnt nr

^Jv,i!-.r^:i^:l] :e:r ^A-. Jf'j^i^ij:.

Louis et le Destin me semblent de concert Entraîner Funivers. Venons à notre fable.

Mère écrevisse un jour à sa Bile disoit : Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit? Et comme vous allez vous-même I dit la fille : Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu?

Elle avoit raison : la vertu

De tout exemple domestique

Est universelle , et s'applique En bien , en mal , en tout ; fait des sages , des sots ; Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos A son but , j*7 reviens ; la méthode en est bonne ,

Surtout au métier de Bellone :

Mais il faut le faire à propos.

L*Aigle et la Pie. *

L'aigle , reine des airs, avec Margot la pie, Différentes d'humeur , de langage , et d'esprit , Et d'habit,

Traversoient un bout de prairie.

Le hasard les assemble en un coin détourné. L'agace eut peur ; mais l'aigle, ayant fort bien dtné , La rassure , et lui dit : Allons de compagnie ; Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie ,

Lui qui gouverne l'univers.

J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui te sers. Entretenez-moi donc , et sans cérémonie.

Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru , Sur ceci , sur cela , sur tout. L'homme d'Horace , Disant le bien , le mal , à travers champs , n'eût su

* Abstemius, 16, de AquHà et Picâ.

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