LIVRE XJI
Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t'ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie :
Tu menois une honnête vie.
Quitte ces bois, et redevien,
Au lieu de loup, homme de bien.
En est-il? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. Tu t'en viens me traiter de béte carnassière; Toi ([ui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi, Mangé ces animaux que plaint tout le village?
Si j'étois homme, par ta foi,
Ainierois~je moins le carnage?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous, iSe vous étes-vous pas l'un à l'autre des loups? Tout bien considéré, je te soutiens en somme
Que, scélérat pour scélérat.
Il vaut mieux être un loup qu'un hojnmc :
Je ne veux point changer d'étal, rlysse fit à tous une même semonce :
Chacun d'eux fit même réponce ^,
Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
C'étoit leurs délices suprêmes :
Tous renonçoient au lôs^ des belles actions.
ï Var. La Fontaine a écrit reponce pour la rime et par Hcence poétique.
* Louante, du mot latin laus.
Ils croyoient s'affranchir suivant leurs passions : Ils étoient esclaves d'eux-mêmes.
Prince, j'aurois voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant à l'utile :
C'étoit sans cloute un heau projet,
Si ce choix eut été facile.
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts : Ils ont force pareils en ce bas univers.
Gens à qui j'impose pour peine
Votre censure et votre haine.
FABLE II