‹ Fables (volume 4)Chapitre 17 sur 149 · LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT · texte numérisé non relu

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait

Bien posé sur un coussinet, Prétendoit arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle alloit à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière ainsi troussée

Comptoit déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait ; en employoit l'argent ; Aclietoit un cent d'œufs, faisoit triple couvée : La chose alloit à bien par son soin diligent.

Il m'est, disoit-elle, facile D'élever des poulets autour de ma maison ;

Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s'engraisser coûtera peu de son; Il éloit, quand je l'eus, de grosseur raisonnable : J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. Et qui m'empêchera de mettre en notre étable Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau?

Perrette là-dessus saute aussi, transportée :

Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée.

La dame de ces biens, quittant d'un œil marri

Sa fortune ainsi répandue.

Va s'excuser à son mari,

En (jrand danger d'être battue.

Le récit en farce en fut fait;

On l'appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne?

Qui ne fait châteaux en Espagne?

Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous

Autant les sages que les fous.

Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux : Une batteuse erreur emporte alors nos ames;

Tout le bien du monde est à nous, Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi; Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi ;

On m'élit roi, mon peuple m'aime; L îs diadèmes vont sur ma tête pleuvant. Quelque accident faît-il que je rentre en moi-même.

Je suis Gros-Jean comme devant.

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