II
Une femme, à Paris, faisoit la pythonisse : On l'alloit consulter sur chaque événement ; Perdoit-on un chiffon, avoit-on un amant. Un mari vivant trop au gré de son épouse. Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;
Chez la devineuse ^ on couroit Pour se faire annoncer ce que l'on desiroit.
Son fait consistoit en adresse :
Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse, Du hasard quelquefois, tout cela concouroit, Tout cela bien souvent faisoit crier miracle. Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats ^ ,
Elle passoit pour un oracle.
L'oracle étoit logé dedans un galetas :
Là, cette femme emplit sa bourse.
Et, sans avoir d'autre ressource, Gagne de quoi donner un rang à son mari ; Elle achète un office, une maison aussi.
Voilà le galetas rempli D'une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville. Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin Alloit, comme autrefois, demander son destin ; Le galetas devint Pantre de la Sibylle.
ï Pour devineresse. Mot de la création de La Fontaine. Marot a employé le mot devineur. (B.)
^ Expression proverbiale, pour dire presque entièrement, presque complètement, de même que l'or à vingttrois carats, qui est presque entièrement pur. (W.)
LIVRE VII. 35 L'autre femelle avoit achalandé ce lieu. Cette dernière femme eut beau faire , eut beau dire , Moi deviue ^ ! ou se moque : eh ! messieurs, sais-je lire ? Je u'ai jamais appris que ma croix de par Dieu. Point de raisons : fallut deviner et prédire ,
Mettre à part force bons ducats, Et gagner malgré soi plus que deux avocats. Le meuble et l'équipage aidoient fort à la chose : Quatre sièges boiteux , un manche de balai , Tout sentoit sou sabat et sa métamorphose.
Quand cette femme auroit dit vrai
Dans une chambre tapissée , On s'en seroit moqué : la vogue étoit passée
Au galetas ; il avoit le crédit.
L'autre femme se morfondit.
L'enseigne fait la chalandise ^.
J'ai vu dans le palais une robe mal mise Gagner gros ; les gens l'avoient prise Pour maître tel, qui Iraînoit après soi Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.
' Pour devineresse. On dit devin; mais ce mot n'a non plus de féminin que devinetir, si ce n'est parmi le peuple, dont La Fontaine eirjprunte ici le langage pour ajouter à l'illusion. Nous voyons qu'il met ce mot dans la bouche d'une femme qui ne sait pas même Jire. (D.)
2 Habitude d'acheter chez un marchand. ( W.)
FABLÇS.
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FABLE XVI