A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
Je chante les héros dont Esope est le père.
Troupe de qui l'histoire, encor que* mensongère.
Contient des vérités qui servent de leçons.
Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons.
Ce qu'ils disent s'adresse à tous tant que nous sommes ;
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.
Illustre rejeton d'un prince aimé des cieux,
Sur qui le monde entier a maintenant les yeux.
Et qui, faisant fléchir les plus superbes têtes.
Comptera désormais ses jours par ses conquêtes.
Quelque autre te dira d'une plus forte voix
Les faits de tes aïeux et les vertus des rois.
Je vais t' entretenir de moindres aventures.
Te tracer en ces vers de légères peintures ;
Et si de t'agréer» je n'emporte le prix.
J'aurai du moins l'honneur de l'avoir entrepris.
I. Fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, né en i66r, mort en I7rr. — 2. Quoique. — 3. Flaire (sens neutre).
I — La Cigale et la Fourmi.
LA cigale, ayant chanté
Tout l'été.
Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine Chez la fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister jfusqu'à la saison nouvelle.
Je vous paierai, lui dit-elle.
Avant Tout», foi d'animal.
Intérêt et principale La fourmi n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud?
Dit-elle à cette emprunteuse. — Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. — Vous chantiez ! j'en suis fort aise :
Eh bien ! dansez maintenant.
I. Avaut la moisson, qui se fait au mois d'août qu'on prononce oui. — 3. Caj'ital.
II — Le Corbeau et le Renard.
MAITRE corbeau, sur un arbre perché,
Tenait en son bec un fromage.
Maître renard, par l'odeur alléché.
Lui tint à peu près ce langage :
Hé ! bonjour, monsieur du Corbeau, Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage.
Vous êtes le phénix» des hôtes de ces bois. A ces mots le corbeau ne se sent* pas de joie ;
Et, pour montrer sa belle voix.
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit, et dit : Mon bon monsieur, Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
III — La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le Bœuf.
UNE grenouille vit un bœuf
Oui lui sembla de belle taille.
Elle, qui n'était pas grosse en tout comme un œuf. Envieuse, s'étend, et s'enfle, et se travaille' Pour égaler l'animal en grosseur.
Disant : Regardez bien, ma sœur ; Est-ce assez? dites-moi ; n'y suis-je point encore? — Nenni. — M'y voici donc? — Point du tout. — M'y voilà ?- Vous n'en approchez point. La chétive pécore*
S'enfla si bien qu'elle creva.
Oiseau fabuleux, unique en son genre ; il vivait plusieurs siècles au désert, se faisait périr sur un bûcher et renaissait ensuite de sa cendre. — 2. Perd le sentiment, ;st hors de lui, à force de joie. — 3. Se fatigue. — 4. Bête : le mot est employé ici nu
sens propre.
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages : Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs. Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.
IV — Les Deux Mulets.
DEUX mulets cheminaient, l'un d'avoine chargé.
L'autre portant l'argent de la gabelle'. Celui-ci, glorieux d'une charge si belle. N'eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
Il marchait d'un pas relevé*
Et faisait sonner sa sonnette ;
Quand l'ennemi se présentant,
Comme il en voulait à l'argent.
Sur le mulet du fisc' une troupe se jette.
Le saisit au frein et l'arrête.
Le mulet, en se défendant, Se sent percer de coups ; il gémit, il soupire. Est-ce donc là, dit-il, ce qu'on m'avait promis? Ce mulet qui me suit du danger se retire ;
Et moi, j'y tombe, et je péris '
Ami, lui dit son camarade.
Il n'est pas toujours bon d'avoir un haut emploi : Si tu n'avais servi qu'un meunier, comme moi.
Tu ne serais pas si malade.
V — Le Loup et le Chien.
UN loup n'avait que les os et la peau.
Tant les chiens faisaient bonne garde.
Ce loup rencontre un dogue aussi puissant* que beau. Gras, poli», qui s'était fourvoyé» par mégarde.
I. Impôt sur le sel. — 2. D'une façon fiêre, d'un pas noble et majestueux. — 3. Sur le mulet qui portait l'argent du trésor public. — 4. Vigoureux, gros de membres. — 5. Luisant de graisse. — 6. Égaré.
L'attaquer, le mettre en quartiers,
Sire* loup l'eût fait volontiers ;
Mais il fallait livrer bataille ;
Et le mâtin était de taille
A se défendre hardiment.
Le loup donc l'aborde humblement.
Entre en propos, et lui fait compliment
Sur son embonpoint, qu'il admire.
Il ne tiendra qu'à vous, beau sire, D'être aussi gras que moi, lui repartit le chien.
Quittez les bois, vous ferez bien :
Vos pareils y sont misérables.
Cancres, hères' et pauvres diables.
Dont la condition est de mourir de faim. Car, quoi? rien d'assuré, point de franche lipée».
Tout à la pointe de l'épée.
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin.
Le loup reprit : Que me faudra-t-il faire? Presque rien, dit le chien : donner la chasse aux gens
Portants bâtons et mendiants * ; Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs» de toutes les façons,
Os de poulets, os de pigeons ;
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé. Qu'est-ce là? lui dit-il. — Rien. — Quoi? rien? — Peu de chose. — Mais encor? — Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause. — Attaché ! dit le loup : vous ne courez donc pas
Où vous voulez? — Pas toujours : mais qu'importe?— Il importe si bien que de tous vos repas
Je ne veux en aucune sorte.
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor*.
I, Titre honoriâque, décerné ici par ironie. — 2. Terme de mépris : personne misérable, sans argent ni considération. — 3. Lipée : ce que les lèvres peuvent saisir, bouchée. Franche Hpée signifie bon repas qui ne coûte rien. — 4. Les mots ^ortan/s et mnidiantt sont deux participes ; au xvii* siècle ils prenaient l'accord. — 5. Restes d'un rtpas. — 6. Exagération plaisante, devenue proverbiale.
VI — La Génisse, la Chèvre et la Brebis en société avec le Lion.
LA génisse, la chèvre, et leur sœur la brebis.
Avec un fier» lion, seigneur du voisinage,
Firent société, dit-on, au temps jadis,
Et mirent en commun le gain et le dommage.
Dans les lacs' de la chèvre un cerf se trouva pris.
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
Eux venus, le lion par ses ongles compta.
Et dit : Nous sommes quatre à partager la proie.
Puis en autant de parts le cerf il dépeça :
Prit pour lui la première en qualité de sire*.
Elle doit être à moi, dit-il ; et la raison.
C'est que je m'appelle lion :
A cela l'on n'a rien à dire.
La seconde, par droit, me doit échoir encor : Ce droit, vous le savez, c'est le droit du plus fort. Comme le plus vaillant, je prétends* la troisième. Si quelqu'une de vous touche à la quatrième.
Je l'étranglerai tout d'abord.
VII — La Besace.
JUPITER dit un jour : Que tout ce qui respire S'en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur Si dans son composé* quelqu'un trouve à redire.
Il peut le déclarer sans peur ;
Je mettrai remède à la chose.
Venez, singe ; parlez le premier, et pour cause'. Voyez ces animaux, faites comparaison
De leurs beautés avec les vôtres.
Etes-vous satisfait? — Moi, dit-il, pourquoi non? N'ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?
I. Farouche, sauvage. — 2. Nœuds coulants. — 3. Sire : seigneur. — 4. Je réclame (prétendre est ici employé activement). — 5. Dans son être (qui est composé de diverses parties). — 6. Le singe étant très laid, Jupiter commence par lui, croyant qu'il va se pldiudio plus que les autres animaux.
Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché : Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché ; Jamais, s'il me veut croire, il ne se fera peindre. L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre. Tant s'en faut : de sa forme il se loua très fort. Glosa' sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ; Que c'était une masse informe et sans beauté.
L'éléphant étant écouté.
Tout sage qu'il était, dit des choses pareilles :
Il jugea qu'à son appétit'
Dame baleine était trop grosse.
Dame fourmi trouva le ciron trop petit.
Se croyant, pour elle, un colosse.
Jupin' les renvoya, s'étant censurés tous. Du reste contents d'eux. Mais parmi les plus fous Notre espèce excella : car tout* ce que nous sommes. Lynx» envers nos pareils, et taupes envers nous, Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes : On se voit d'un autre œil qu'on ne voit son prochain.
Le fabricateur souverain Nous créa besaciers' tous de même manière. Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui Il fit pour nos défauts la poche de derrière. Et celle de devant pour les défauts d'autrui.
VIII — L'Hirondelle et les petits Oiseaux.
UNE hirondelle en ses voyages Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
Peut avoir beaucoup retenu.
Celle-ci prévoyait jusqu'aux moindres orages
Et, devant' qu'ils fussent éclos.
Les annonçait aux matelots.
I. Gloser : donner une explication, un commentaire, par suite critiquer. — t. Appétit : goût. — 3. Surnom familier donné à Jupiter par le fabuliste. — 4. C'est-à-dire nous tous, sans aucune exception. — . Animal carnassier auquel on attribuait une vut- très perçante. La taupe, au contraire, passait pour être aveugle. — 6. Besaciers : porteurs de t>esaces ; vieux mot français. — 7. Dtvant fu* : avant que.
Il arriva qu'au temps que la chanvre' se sème. Elle vit un manant" en couvrir maints sillons. Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons : Je vous plains ; car, pour moi, dans ce péril extrême. Je saurai m'éloigner ou vivre en quelque coin. Voyez- vous cette main qui par les airs chemine?
Un jour viendra, qui n'est pas loin, Que ce qu'elle répand sera votre ruine. De là naîtront engins à vous envelopper,
Et lacets pour vous attraper.
Enfin mainte et mainte machine
Qui causera dans la saison»
Votre mort ou votre prison :
Gare la cage ou le chaudron !
C'est pourquoi, leur dit l'hirondelle,
Mangez ce grain, et croyez-moi.
Les oiseaux se moquèrent d'elle :
Ils trouvaient aux champs trop de quoi*.
Quand la chènevière' fut verte.
L'hirondelle leur dit : Arrachez brin à brin
Ce qu'a produit ce maudit grain,
Ou soyez sûrs de votre perte.
Prophète de malheur ! babillarde ! dit-on.
Le bel emploi que tu nous donnes !
Il nous faudrait mille personnes
Pour éplucher tout ce canton*.
La chanvre étant tout à fait crue*.
L'hirondelle ajouta : Ceci ne va pas bien ;
Mauvaise graine est tôt venue.
Mais, puisque jusqu'ici l'on ne m'a crue en rien.
Dès que vous verrez que la terre
Sera couverte*, et qu'à leurs blés
Les gens n'étant plus occupés
Feront aux oisillons la guerre ;
Quand reginglettes • et réseaux"*
Attraperont petits oiseaux ;
Ne volez plus de place en place.
1. Le genre du mot était incertain à cette époque. — 2. Un paysan : aujourd'hui le mot se prend en mauvaise part. — 3. Dans le cours de la saison. — 4. Trop de quoi manger. — 5. C'est le champ oii le chanvre pousse. — 6. Ce canton : coin de pays. — 7. Du verbe Cfottre. — 8. Ensemencée (terme d'agriculture). — 9. Piège à prendre les oiseaux. — 10. Diminutif de rets petits âlets.
Demeurez au logis, ou changez de climat : Imitez le canard, la grue et la bécasse.
Mais vous n'êtes pas en état De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
Ni d'aller chercher d'autres mondes.
C'est pourquoi vous n'avez qu'un parti qui soit sûr ; C'est de vous renfermer au trou de quelque mur.
Les oisillons, las de l'entendre.
Se mirent à jaser aussi confusément Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre*
Ouvrait la bouche seulement.
Il en prit* aux uns comme aux autres : Maint oisillon se vit esclave retenu
Nous n'écoutons d'instincts que ceux qui sont les nôtres. Et ne croyons le mal que quand il est venu.
IX — Le Rat de ville et le Rat des champs,
AUTREFOIS le rat de \ ille Invita le rat des champs, D'une façon fort civile, A des reliefs* d'ortolans*.
Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête ; Rien ne manquait au festin :
Mais quelqu'un troubla la fête Pendant qu'ils étaient en train.
A la porte de la salle Ils entendirent du bruit :
Le rat de ville détale ; Son camarade le suit.
I. Fille de Priam : elle avait le don de connaître l'avenir ; mais, en lui accordant ce don, .Apollon l'avait condamnée à n'être jamais crue. — z. Il en arriva (cf. bien lui ea prit, ma" lui en prit). — 3. Restes de repas. — 4. Petits oiseaux, très recherchés par les youimt-ts.
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HE ! BONJOUR, MONSIEUR DU CORBEAU, QTJE VOUS ÊTES JOLI, QUE VOUS ME SEMBLEZ BEAU (p. 42)
QUI TE REND SI HARDI DE TROLBLER MON BREUVAGE .' DIT CET ANIMAL, PLEIN DE RAGE (P. 49J.
Le bruit cesse, on se retire :
Ra<-s en campagne' aussitôt; Et le citadin de dire :
Achevons tout notre rôt.
C'est assez, dit le rustique ; Demain vous viendrez chez moi.
Ce n'est pas que je me pique»
De tous vos festins de roi :
Mais rien ne vient m'interrompre.
je mange tout à loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre I
X — Le Loup et l'Agneau.
LA raison du plus fort est toujours la meilleure* : Nous Talions montrer tout à l'heure •.
Un agneau se désaltérait
Dans le courant d'une onde pure ; Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure.
Et que la faim en ces lieux attirait.
Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?
Dit cet animal, plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
Sire, répond l'agneau, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant Dans le courant
Plus de vingt pas au-dessous d'elle ; Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ; Et je sais que de moi tu médis l'an passé. Comment l'aurais-je fait si» je n'étais pas né?
I. Ils se remettent en loute pour le festin. — 2. Entendez : ce n'est pas que Je me pique de donner comme vous des festins de roi. — 3. C'est-à-dire la meilleure en fait, celle qui
l'emporte et prévaut contre toutes les raisons du plus faible. — 4. Sur-le-cbamp