LIVRE DOUZIÈME
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE'
Monseigneur,
Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus glùiieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que vous faites paraître dans toutes choses au delà* d'un âge où à peine les autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus d'éclat ; tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de vous plaire, m'a obligé de vous présenter un ouvrage dont l'original' a été l'admiration de tous les siècles aussi bien que celle de tous les sages. Vous m'avez même ordonné de continuer, et, si vous me permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable, et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde. Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apollon ni les Muses, ni aucune des divinités du Parnasse : elles se rencontrent toutes dans les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de bien juger les ouvrages de l'esprit, à quoi vous joignez déjà celle de connaître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d'Ésope sont une ample matière pour ces talents ; elles embrassent toutes sortes d'événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement une manière d'histoire où on ne flatte personne.. Ce ne sont pas choses de p;u d'importance que ces sujets : les animaux sont les précepteurs des hommes dans mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus : vous voyez mieux que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous connaissez maintenant en orateurs et en poètes, vous vous connaîtrez encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux d'armée ; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu'au mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin. Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont affaiblie : quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai
Petit-fils de Louis XIV, élève de Féuelon, né en 1682, mort en 1712. — 2. Au-dessus — 3. Esope.
dans ce fonds-là. Je voudraiis bien que vous y puissiez trouver des louanges dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à se^ conquêtes, à ses victoires, et à la paix* qui semble se rapprocher, et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourrait dire, à meilleur titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir les états' de l'univers, en obligeant les ministres de tant de princes de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles : je les laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec un profond respect.
Monseigneur,
Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,
I. La France luttait alors contre la ligue d'Augsbourg:la paix ne fut signée qu'en i6q7, à Rvswick. — 3. Un congrès européask
FABLE / - l3o
I — Les Compagnons d'Ulysse.
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE
PRINCE, l'unique objet du soin des immortels, Souffrez que mon encens parfume vos autels. Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse, Les ans et les travaux me serviront d'excuse. Mon esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant On aperçoit le vôtre aller en augmentant : Il ne va pas ; il court, il semble avoir des ailes. Le héros 1 dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant : Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,
Il ne marche à pas de géant
Dans la carrière de la gloire.
Quelque dieu le retient : c'est notre souverain. Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin'. Cette rapidité fut alors nécessaire ; Peut-être elle serait aujourd'hui téméraire. Je m'en tais : aussi bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours. De ces sortes de dieux votre cour se compose : Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout D'autres divinités n'y tiennent le haut bout» : Le Sens et la Raison y règlent toute chose. Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
Imprudents et peu circonspects.
S'abandonnèrent à des charmes* Qui métamorphosaient en bêtes les humains.
Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes, Erraient au gré du vent, de leur sort incertains.
Ils abordèrent un rivage
Où la fille du dieu du jour,
Circé, tenait alors sa cour.
Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux, mais plein d'un funeste poison.
D'abord ils perdent la raison ;
I. Louis de Bourbon, dauphin, fils de Louis XIV et père du duc de Bourgogne. 2. Daus la campagne de i63S. — 3. La place 'l'honneur. — 4. Sortilèges.
Quelques moments après leur corps et leur visage Prennent l'air et les traits d'animaux diâérents : Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;
Les uns sous une masse énorme,
Les autres sous une autre forme :
Il s'en vit de petits ; exemplum, ut talpa*.
Le seul Ulysse en échappa ; Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
Comme il joignait à la sagesse La mine d'un héros et le doux entretien.
Il fit tant que l'enchanteresse Prit un autre poison peu différent du sien. Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme :
Celle-ci déclara sa flamme'.
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter
D'une pareille conjoncture :
Il obtint qu'on rendrait à ces Grecs leur figure». Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepLer? Allez le proposer de ce pas à la troupe. Ulysse y court et dit : L'empoisonneuse coupe A son remède encore ; et je viens vous l'olfrir : Chers amis, voulez-vous hommes redevenir?
On vous rend déjà la parole.
Le lion dit, pensant mj^ir :
Je n'ai pas la tête si folle ; Moi, renoncer aux dons que je viens d'acquérir ! J'ai griSe et dents, et mets en pièces qui m'attaque. Je suis roi : deviendrai-je un citadin d'Ithaque*? Tu me rendras peut-être encor simple soldat :
Je ne veux point changer d'état.
Ulysse du lion court à l'ours : Eh ! mon frère, Comme te voilà fait ! je t'ai vu si joli !
Ah ! vraiment nous y voici.
Reprit l'ours à sa manière :
Comme me voilà fait ! Comme doit être un ours. Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre? Je me rapporte* aux yeux d'une ourse mes amours. Te déplais-je? va-t'en, suis ta route et me laisse. Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;
I. Exemple, la taupe. — 2. Son amour. — 3. Leur forme. — 4. Patrie d'Ulysse. — 5. Je m'en rapporte
Et te dis tout net et tout plat :
Je ne veux point changer d'état.
Le prince grec au loup va proposer l'affaire ; n lui dit au hasard* d'un semblable refus :
Camarade, je suis confus
Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t'ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie :
Tu menais une honnête vie.
Quitte ces bois et redeviens.
Au lieu de loup, homme de bien.
En est-il? dit le loup : pour moi, je n'en vois guère. Tu t'en viens me traiter de bête carnassière, Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi. Mangé ces animaux que plaint tout le village?
Si j'étais homme, par ta foi,
Aimerais-je moins le carnage?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous : Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups? Tout bien considéré, je te soutiens en somme
Que, scélérat pour séclérat.
Il vaut mieux être un loup qu'un homme :
Je ne veux point changer d'état.
Ulysse fit à tous une même semonce* :
Chacun d'eux fit même réponse,
Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, suivre leur appétit.
C'étaient leurs délices suprêmes ; Tous renonçaient au lôs* des belles actions. Ils croyaient s'affranchir suivant leurs passions :
Ils étaient esclaves d'eux-mêmes.
Prince, j'aurais voulu vous choisir un sujet Où je puisse mêler le plaisant à l'utile :
C'était sans doute un beau projet
Si ce choix eût été facile.
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts ; Ils ont force pareUs en ce bas univers.
Gens à qui j'impose pour peine
Votre censure et votre haine.
I. Courant le hasard, c'est-à-dire le risque. — 2. Exhortation. — 3. Gloire.
II — Le Chat et les deux Moineaux.
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE
UN chat, contemporain* d'un fort jeune moineau, Fut logé près de lui dès l'âge du berceau : La cage et le panier avaient mêmes pénates'. Le chat était souvent agacé par l'oiseau : L'un s'escrimait du bec, l'autre jouait des pattes. Ce dernier toutefois épargnait son ami.
Ne le corrigeant qu'à demi :
Il se fût fait un grand scrupule
D'armer de pointes sa férule».
Le passereau, moins circonspect,
Lui donnait force coups de bec.
En sage et discrète personne, •
Maître chat excusait ces jeux :
Entre amis, il ne faut jamais qu'on s'abandonne
Aux traits d'un courroux sérieux.
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge, Une longue habitude en paix les maintenait ; Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait ;
Quand un moineau du voisinage S'en vint les visiter et se fit compagnon Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
Et Raton de prendre parti.
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle.
D'insulter ainsi notre ami !
Le moineau du voisin viendra manger le nôtre ! Non, de par tous les chats ! Entrant lors au combat. Il croque l'étranger. Vraiment, dit maître chat, Les moineaux ont un goût exquis et délicat I Cette réflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait? Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
I. Du même âge. — 3. Même foyer. — 3. C'est-à-dire sa patte : 11 rentrait ses griffes.
FABLE m - 137
J'en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m'abuse. Prince, vous les aurez incontinent trouvés : Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse : Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez.
III — Du Thésauriseur et du Singe.
UN homme accumulait. On sait que cette erreur
Va souvent jusqu'à la fureur ^ Celui-ci ne songeait que ducats' et pistoles*. Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu'ils sont frivoles.
Pour sûreté de son trésor.
Notre avare habitait un lieu dont Ampliitrite* Défendait aux voleurs de toutes parts l'abord. Là, d'* une volupté selon moi fort petite. Et selon lui fort grande, il entassait toujours :
Il passait les nuits et les jours A compter, calculer, supputer sans relâche. Calculant, supputant, comptant comme à la tâche ; Car il trouvait toujours du mécompte à son fait'. Un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître. Jetait quelque doublon' toujours par la fenêtre
Et rendait le compte imparfait ;
La chambre, bien cadenassée, Permettait de laisser l'argent sur le comptoir. Un beau jour dom Bertrand • se mit dans la pensée D'en faire un sacrifice au liquide manoir".
Quant à moi, lorsque je compare Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare. Je ne sais bonnement auxquels donner le prix : Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits ; Les raisons en seraient trop longues à déduire. Un jour donc l'animal, qui ne songeait qu'à nuire. Détachait du monceau tantôt quelque doublon.
Un jacobus^», un ducaton**.
I. Délire. — 2. Moanaie d'or valant 10 à 12 livres ou francs. — 3. Monnaie d'or valant 10 livres. — 4. Femme de Neptune ; la mer. — 5. Avec. — 6. A son avoir. — 7. Monnaie d'or espagnole ; ce mot désigne d'ailleurs des valeurs différentes, il y avait le doublon de 2 écus, de 4 écus, de 8 écus. — 8. Le singe. — 9. L'océan, où les anciens croyaient que le soleil se couche : manoir signifie proprement séjour, lieu où l'on demeure. — 10. Monnaie d'or anglaise, valant de 12 à 14 livres. — i. Ducaton : ducat d'argent, valant de 5 à 6 livres.
Et puis quelque noble à la rose^ ; Éprouvait son adresse et sa force à jeter Ces morceaux de métal qui se font souhaiter
Par les humains sur' toute chose.
S'il n'avait entendu son compteur à la un
Mettre la clef dans la serrure.
Les ducats auraient tous pris le même chemin
Et couru la même aventure ; Il les aurait fait tous voler jusqu'au dernier Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
Dieu veuille préserver maint et maint financier Qui n'en fait pa^ meilleur usage I
IV — Les deux Chèvres.
DES que les chèvres ont brouté.
Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage Vers les endroits du pâturage Les moins fréquentés des humains :
Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins. Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C'est où ces dames vont promener leurs caprices. Rien ne peut arrêter cet animal grimpant. Deux chèvres donc s'émancipant.
Toutes deux ayant patte blanche.
Quittèrent les bas prés, chacune de sa part* : L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard*. Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche. Deux belettes à peine auraient passé de front
Sur ce pont :
D'ailleurs l'onde rapide et le ruisseau profond Devaient faire trembler de peur ces amazones. Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,
I. Monnaie d'or anglaise valant de 20 à 24 livres. — 2. Au-dessus de toute chose. — 3. De soo côté. — 4. A la recherche de quelque bon pâturage.
Philippe Quatre qui s'avance Dans l'île de la Conférence'; Ainsi s'avançaient pas à pas, Nez à nez, nos aventurières.
Qui, toutes deux étant fort fières.
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, L'une, certaine chèvre au mérite sans pair. Dont Polyphème fit présent à Galatée * ; Et l'autre la chèvre Amalthée, Par qui fut nourri Jupiter^. Faute de reculer, leur chute fut commune : Toutes deux tombèrent dans l'eau.
Cet accident n'est pas nouveau Dans le chemin de la fortune.
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE
Qui avait demandé à M. de La Fontaine une fable qui fut nommée le Chat et la Souris.
POUR plaire au jeune prince à qui la Renommée
Destine un temple en mes écrits, Comment composerai- je une fable nommée Le chat et la souris?
Dois- je représenter dans ces vers une belle Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle. Va se jouant des coeurs que ses charmes ont pris Comme le chat de la souris?
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune? Rien ne lui convient mieux : et c'est chose commune Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis Comme le chat fait* la souris.
Introduirai- je un roi* qu'entre ses favoris
I. Sur la Bidassoa : c'est là qu'en 1659 se tinrent les conférences pour la paix des Pyrénées et le mariage de Louis XIV. — 2. Galatée, nymphe aimée par le cyclope Poly phème. — 3. Lorsque Rhée le soustraya aux recherches de Saturne, son père. — 4. Mis pour traite. — 5. Louis XIV.
Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue, Qui n'est point empêché d'un monde d'ennemis. Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue Comme le chat de la souris?
Mais insensiblement, dans le tour que j'ai pris, Mon dessein se rencontre ; et, si je ne m'abuse. Je pourrais tout gâter par de plus longs récits : Le jeune prince alors se jouerait de ma muse Comme le chat de la souris.
V — Le vieux Chat et la jeune Souris.
UNE jeune souris, de peu d'expérience.
Crut fléchir un vieux chat, implorant sa clémence.
Et payant de raisons le Raminagrobis ' :
Laissez-moi vivre : une souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à cJiarge en ce logis ?
Affamerais-je, à votre avis.
L'hôte et l'hôtesse, et tout leur monde?
D'un grain de blé je me nourris :
Une noix me rend toute ronde.
A présent je suis maigre ; attendez quelque temps : Réservez ce repas à messieurs vos enfants. Ainsi parlait au chat la souris attrapée.
L'autre lui dit : Tu t'es trompée :
Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours? Tu gagnerais autant de parler à des sourds. Chat, et vieux, pardonner ! cela n'arrive guères.
Selon ces lois, descends là-bas.
Meurs, et va-t'en, tout de ce pas*.
Haranguer les sœurs filandières^ Mes enfants trouveront assez d'autres repas.
Il tient parole. Et pour ma fable Voici le sens moral qui peut y convenir :
La jeunesse se flatte* et croit tout obtenir, La vieillesse est impitoyable.
i. Noai du chat. — 2. Tout de suite. — 3. Les Parques. — 4. S'illusionne.
VI — Le Cerf malade.
EN pays pleins de cerfs, un cerf tomba médade. Incontinent maint camarade
Accourt à son grabat le voir, le secourir,
Le consoler du moins : multitude importune. Eh ! messieurs, laissez-moi mourir :
Permettez qu'en forme commune
La Parque m'expédie, et finissez vos pleurs. Point du tout : les consolateurs
De ce triste devoir tout au long s'acquittèrent, Quand il plut à Dieu s'en allèrent :
Ce ne fut pas sans boire un coup.
C'est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.
Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
La pitance* du cerf en déchut de beaucoup. Il ne trouva plus rien à frire- :
D'un mal il tomba dans un pire, Et se vit réduit à la fin A jeûner et mourir de faim.
H en coûte à qui vous réclame.
Médecins du corps et de l'âme !
O temps ! ô mœurs ! j'ai beau crier.
Tout le monde se fait payer.
VII — La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard.
LE buisson, le canard et la chauve-souris.
Voyant tous trois qu'en leur pays .
Ils faisaient petite fortune.
Vont trafiquer au loin et font bourse commune. Ils avaient des comptoirs, des facteurs', des agents
Non moins soigneux qu'intelligents, Des registres exacts de mise et de recette*.
Tout allait bien, quand leur emplette.
I. Portion que chacun reçoit aux repas, dans une communauté. — 2. A manger, 3. Des agents commerciaux. — 4. De dépense et de recette.
En passant par certains endroits
Remplis d'écueils et fort étroits.
Et de trajet très difficile, Alla tout emballée au fond des magasins
Qui du Tartare sont voisins*.
Notre trio poussa maint regret inutile.
Ou plutôt il n'en poussa point :
Le plus petit marchand est savant sur ce point : Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte. Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte Ne put se réparer : le cas fut découvert. Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource.
Prêts à porter le bonnet vert*.
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
Et le sort principal », et les gros intérêts,
Et les sergents *, et les procès,
Et le créancier à la porte
Dès devant» la pointe du jour.
N'occupaient le trio qu'à chercher maint détour
Pour contenter cette cohorte.
Ije buisson accrochait les passants à tous coups. Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous
En quel lieu sont les marchandises
Que certains gouffres nous ont prises.
Le plongeon» sous les eaux s'en allait les chercher. L'oiseau chauve-souris n'osait plus approcher
Pendant le jour nulle demeure :
Suivi de sergents à toute heure,
En des trous il s'allait cacher.
Je connais maint detteur' qui n'est ni souris-chauve. Ni buisson, ni canard, dans tel cas tombé ; Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé.
I. Tout au fond de la mer. — 2. Le débiteur insolvable était obligé de sortir coiffé d'un bonnet vert. — 3. Le capital. — 4. Sorte d'iiuissiers. — 5. Devant : avant. — 6. Mot employé à la place du mot canard. — 7. Débiteur invétéré.
VIII — La Querelle des Chiens et des Chats, et celle des Chats et des Souris.
LA Discorde a toujours régné dans l'univers ; Notre monde en fournit mille exemples divers : Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire.
Commençons par les éléments :
Vous serez étonnés de voir qu'à tous moments
Ils seront appointés contraire*.
Outre ces quatre potentats*.
Combien d'êtres de tous états
Se font une guerre étemelle !
Autrefois un logis plein de chiens et de chats. Par cent arrêts rendus en forme solennelle,
Vit terminer tous leurs débats.
Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas, Et menacé du fouet quiconque aurait querelle. Ces animaux vivaient entre eux comme cousins. Cette union si douce, et presque fraternelle.
Édifiait tous les voisins.
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage". Quelque os, par préférence, à quelqu'un d'eux donné. Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené*
Représenter un tel outrage.
J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas Aux passe-droits qu'avait une chienne en gésine.
Quoi qu'il en soit, cet altercas»
Mit en combustion la salle et la cuisine ; Chacun se déclara pour son chat, pour son chien. On fit un règlement dont les chats se plaignirent
Et tout le quartier étourdirent.
Le*ir avocat disait qu'il fallait bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent Dans un coin où d'abord leurs agents les cachèrent :
Les souris enfin les mangèrent.
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois En pâtit : maint vieux chat, fin, subtil et narquois*,
I. Appointer les parties d'iin procès, c'est les appeler en conciliation. Appointer contraire, expression proverbiale et plaisante, signifie : les brouiller. — 2. Les éléments : l'eau, l'air, la terre et le feu. — 3. Volaille et légumes trempant dans un bouillon. — 4. Hors de son bon sent. — 3. Altercation. — 6. Fin et rusé.
Et d'ailleurs en voulant à toute cette race.
Les guetta, les prit, fit main basse.
Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.
J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux Nul animal, nul être, aucune créature, Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature. D'en* chercher la raison, ce sont soins superflus. Dieu fit bien ce qu'il fit, et je n'en sais pas plus.
Ce que je sais, c'est qu'aux grosses paroles On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps. Humains, il vous faudrait encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles*.
IX — Le Loup et le Renard.
D'OU vient que personne en la vie N'est satisfait de son état?
Tel voudrait bien être soldat A qui le soldat porte envie.
Certain renard voulut, dit-on.
Se faire loup. Et qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire?
Ce qui m'étonne est qu'à huit ans Un prince» en fable ait mis la chose, Pendajit que sous mes cheveux blancs Je fabrique à force de temps Des vers moins sensés que sa prose.
Les traits dans sa fable semés Ne sont en l'ouvrage du poète* Ni tous ni si bien exprimés :
Sa louange en est plus complète.
De la chanter sur la musette.
C'est mon talent ; mais je m'attends
I. D'en chercher : quant à en chercher. — 2. Maître d'école. — 3. Le dacde Bonrgogne. - 4. Le mot compte pour une seule syllabe.
FABLE IX - I4b
■ Que mon héros, dans peu de temps.
Me fera prendre la trompette'.
Je ne suis pas un grand prophète :
Cependant je lis dans les cieux Que bientôt ses faits glorieux Demanderont plusieurs Homères ; Et ce temps-ci n'en produit guères.
Laissant à part tous ces mystères.
Essayons de conter la fable avec succès.
Le renard dit au loup : Notre cher, pour tout mets J'ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :
C'est une viande'' qui me lasse.
Tu fais meilleure chère' avec moins de hasard : J'approche des maisons ; tu te tiens à l'écart. Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce;
Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelque mouton gras : Tu ne me mettras point au nombre des ingrats. Je le veux, dit le loup : il m'est mort un mien frère, Allons prendre sa peau, tu t'en revêtiras, n vint ; et le loup dit : Voici comme il faut faire. Si tu veux écarter les mâtins* du troupeau.
Le renard, ayant mis la peau.
Répétait les leçons que lui donnait son maître. D'abord il s'y prit :iial, puis un peu mieux, puis bien ;
Puis enfij'i il n'y manqua rien.
A peine il fut instniit autant qu'il pouvait l'être Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court Et répand la terreur dans les lieux d'alentour.
Tel, vêtu des armes d'Achille, Patrode» mit l'alarme au camp et dans la ville : Mères, brus et vieillards, au temple couraient tous. L'ost* au peuple bêlant crut voir cinquante loups : Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village Et laisse seulement une brebis pour gage. Le larron s'en saisit. A quelques pas de là il entendit chanter un coq du voisinage. Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla.
I. La trompette est l'attribut de la poésie épique, la musette celui de la poésie pastorale. — 2. Nourriture. — 3. Meilleur repas. — 4. Gros chien de basse-cour. — 5. Dans l'Iliade, chant xvi. — 6. L'armée.
Jetant bas sa robe de classe*.
Oubliant les brebis, les leçons, le régent', Et courant d'un pas diligent*.
Que sert-il qu'on se contrefasse?
Prétendre ainsi changer est une illusion : L'on reprend sa première trace* A la première occasion.
De votre esprit, que nul autre n'égale. Prince, ma muse tient tout entier ce projet : Vous m'avez donné le sujet, Le dialogue et la morale.
X — L'Écrevisse et sa Fille.
LES sages quelquefois, ainsi que l'écrevis-se.
Marchent à reculons, tournent le dos au port.
C'est l'art des matelots : c'est aussi l'artifice
De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort.
Envisagent un point directement contraire
Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand :
Je pourrais l'appliquer à certain conquérant
Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes*.
Ce qu'il n'entreprend pas, et ce qu'il entreprend,
N'est d'abord qu'un secret, puis devient des conquêtes. '
En vain l'on a les yeux sur ce qu'il veut cacher.
Ce sont arrêts du Sort qu'on ne peut empêcher :
Le torrent à la fin devient insurmontable.
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
Louis et le Destin me semblent de concert
Entraîner l'univers. Venons à notre fable.
Mère écrevisse un jour à sa fille disait :
Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit?
Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :
I. La peau de loup de laquelle il était revêtu. — 2. Le professeur. — 3. Rapide et %nf, — 4. Sa première ligne de conduite. — 5. Allusion à U ligue d'Augsbourg à laquelle Louis XIV tenait tête.
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? Veut-on que j'aille droit quand on y va tortu*?
Elle avait raison : la vertu
De tout exemple domestique
Est universelle et s'applique En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots. Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos A son but, j'y reviens ; la méthode en est bonne.
Surtout au métier de Bellone* ;
Mais il faut le faire à propos.
XI — L'Aigle et la Pie.
L'AIGLE, reine des airs, avec Margot la pie. Différentes d'humeur, de langage et d'esprit. Et d'habit,
Traversaient un bout de prairie.
Le hasard les assemble en un coin détourné. L'agace' eut peur ; mais l'aigle, ayant fort bien dîné, La rassure et lui dit : Allons de compagnie : Si le maître des dieux assez souvent s'ennuie,
Lui qui gouverne l'univers.
J'en puis bien faire autant, moi qu'on sait qui le sers. Entretenez-moi donc, et sans cérémonie.
Caquet-bon -bec* alors de jaser au plus dru. Sur ceci, sur cela, sur tout. L'homme d'Horace', Disant le bien, le mal, à travers champs *, n'eût su Ce qu'en fait de babil y savait notre agace. Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe.
Sautant, allant de place en place.
Bon espion. Dieu sait. Son oflfre ayant déplu.
L'aigle lui dit tout en colère :
Ne quittez point votre séjour, Caquet-bon-bec, ma mie : adieu ; je n'ai que faire
D'une babillarde à ma cour :
C'est un fort méchant caractère.
Margot ne demandait pas mieux.
I. De travers. — 2. Déesse de la guerre chez les Romains. — 3. Vieux mot : la pie. — 4.. Heureuse dénomination que le peuple donnait à la pie. — 5. L'homme d'Horace (Epitres, I, VII), c'est cet affranchi Vultéius Mena que Philippe, le célèbre orateur, invita un jour à dtaer afin de se distraire de son bavardage. — 6. A tort et i travers.
Ce n'est pas ce qu'on croit que d'entrer chez les dieux : Cet honneur a souvent de mortelles angoisses. Rediseurs S espions, gens à l'air gracieux, Au cœur tout différent, s'y rendent odieux : Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux Porter habit de deux paroisses'.
XII — Le Milan, le Roi et le Chasseur.
A s. A. s. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI»
COMME les dieux sont bons, ils veulent que les rois
Le soient aussi : c'est l'indulgence
Qui fait le plus beau de leurs droits,
Non les douceurs de la vengeance :
Prince, c'est votre avis. On sait que le courroux S'éteint en votre coeur sitôt qu'on l'y voit naître. Achille, qui du sien ne put se rendre maître.
Fut par là moins héros que vous.
Ce titre n'appartient qu'à ceux d'entre les hommes Qui, comme en l'âge d'or, font cent biens ici-bas. Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes L'univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas.
Loin que vous suiviez ces exemples.
Mille actes généreux vous promettent des temples. Apollon, citoyen de ces augustes lieux.
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre. Je sais qu'on vous attend dans le palais des dieux : Un siècle de séjour doit ici vous suffire. Hymen* veut séjourner tout un siècle chez vous.
Puissent ses plaisirs les plus doux
Vous composer des destinées
Par ce temps à peine bornées !
Et la princesse et vous n'en méritez pas moins.
J'en prends ses charmes pour témoins,
Pour témoins j'en prends les merveilles
I. Celui qui répète ce qu'il a entendu dire : rapporteur. — 2. Des couleurs différentes aistinguaient chaque paroisse. Quand deux paroisses fusionnaient ensemble, le bedeau preuait un habit aux couleurs des deux paroisses. — 3. \cvcu du grand Condé. — 4. .■Mission au mariage du prince de Couti avec Marie-Thérèse de Bourbon, petite-fiUe du grauJ Condé.
Par qui le ciel, pour vous prodigue en ses présents, De qualités qui n'ont qu'en vous seuls leurs pareilles
Voulut orner vos jeunes ans.
Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne :
Le ciel joignit en sa personne
Ce qui sait se faire estimer
A ce qui sait se faire aimer :
Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie î
Je me tais donc et vais rimer
Ce que fit un oiseau de proie.
Un milan, de son nid antique possesseur.
Étant pris vif par un chasseur.
D'en faire au prince un don cet homme se propose. La rareté du fait donnait prix à la chose. L'oiseau, par le chasseur humblement présenté.
Si ce conte n'est apocr^'phe,
Va tout droit imprimer sa griffe
Sur le nez de sa majesté. — Quoi ! sur le nez du roi? — Du roi même en personne. — Il n'avait donc alors ni sceptre ni couronne? — Quand il en aurait eu, c'aurait été tout un : Le nez royal fut pris comme un nez du commun. Dire des courtisans les clameurs et la peine Serait se consumer en efforts impuissants. Le roi n'éclata point : les cris sont indécents
A la majesté souveraine.
L'oiseau garda son poste : on ne put seulement
Hâter son départ d'un moment.
Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente, Lui présente le leurre \ et le poing'' ; mais en vain.
On crut que jusqu'au lendemain Le maudit animal à la serre insolente
Nicherait là malgré le bruit Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit. Tâcher de l'en tirer irritait son caprice. Il quitte enfin le roi, qui dit : Laissez aller Ce milan, et celui qui m'a cru régalera Ils se sont acquittés tous deux de leur office. L'un en milan, et l'autre en citoyen des bois :
1. Morceau de cuir rouge, en forme d'oiseau, auquel on attache un appât et que l'on jette en l'air pour rappeler le faucon. — 2. Où le faucon vient se percher. — 3. Divertir.
iriO — LIVRE XII
Pour moi, qui sais comment doivent agir les rois.
Je les affranchis du supplice.
Et la cour d'admirer. Les courtisans ravis Élèvent* de tels faits, par eux si mal suivis : Bien peu, même des rois, prendraient un tel modèle ;
Et le veneur l'échappa belle ; Coupables seulement, tant lui que l'animal. D'ignorer le danger d'approcher trop du maître.
Ils n'avaient appris à connaître Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal?
Pilpay ^ fait près du Gange arriver l'aventure.
Là, nulle humaine créature Ne touche aux animaux pour leur sang épancher. Le roi même ferait scrupule d'y toucher. Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
N'était point au siège de Troie?
Peut-être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros
Des plus huppés et des plus hauts :
Ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore.
Nous croyons, après Pythagore', Qu'avec les animaux de forme nous changeons :
Tantôt milans, tantôt pigeons,
Tantôt humains, puis volatilles*
Ayant dans les airs leurs familles.
Comme l'on conte en deux façons L'accident du chasseur, voici l'autre manière.
Un fauconnier ayant pris, ce dit-on,
A la chasse un milan (ce qui n'arrive guère),
En voulut au roi faire don,
Comme de chose singulière :
Ce cas n'arrive pas quelquefois* en cent ans : C'est le non plus ultra' de la fauconnerie. Ce chasseur perce donc un gros de courtisans. Plein de zèle, échauffé, s'il le fut de sa vie.
Par ce paragon' des présents
I. Exaltent. — 2. Nom du personnage fictif auquel La Fontaine attribuait les tables indiennes qu'il a connues. — 3. Philosopiie grec, qui croyait à la métempsycose. — 4. Animal qui vole, mot impropre pour volatile. — VolatiUe désigne de petites espèces d'oiseaux bonnes à manger, d'où l'expression : manger de la volatille. — 5. Une fois. — 6. Expression latine qui signifie : il n'y a rien de mieux. — 7. Modèle.
FABLE XIII — loi
H croyait sa fortune faite.
Quand l'animal porte-sonncttc^
Sauvage encore et tout grossier.
Avec ses ongles tout d'acier.
Prend le nez du chasseur, happe le pauvre sire.
Lui de crier ; chacun de rire, Monarque et courtisans. Qui n'eût ri? Quant à moi, Je n'en eusse quitté' ma part pour un empire.
Qu'un pape rie, en bonne foi Je ne l'ose assurer ; mais je tiendrais un roi
Bien malheureux s'il n'osait rire :
C'est le plaisir des dieux. Malgré son noir sourcil Jupiter et le peuple immortel rit aussi. Il en fit des éclats', à ce que dit l'histoire. Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire*. Que le peuple immortel se montrât sage ou non. J'ai changé mon sujet avec juste raison ;
Car, puisqu'il s'agit de morale.
Que nous eût du chasseur l'aventure fatale Enseigné de nouveau? L'on a vu de tout temps Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.
XIII — Le Renard, les Mouches et le Hérisson.
AUX traces de son sang un vieux hôte des bois.
Renard fin, subtil et matois', Blessé par des chasseurs et tombé dans la fange. Autrefois attira ce parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Il accusait les dieux et trouvait fort étrange Que le sort à tel point le voulût affliger»
Et le fît aux mouches manger.
Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
De tous les hôtes des forêts !
Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets? Et que me sert ma queue? est-ce un poids inutile? Va, le ciel te confonde, animal importun !
I. On attache une petite sonnette au cou des faucons. — 2. Cédé. — 3. Des éclats de lire. — 4. Comnie dans VIliade, chant I. — 5. Rusé. — 6. Abattre.
Que ne vis-tu sur le commun !
Un hérisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage.
Voulut le délivrer de l'importunité
Du peuple plein d'avidité.
Je le vais de mes dards enfiler par centaines, Voisin renard, dit-il, et terminer tes peines. Garde-t'en bien, dit l'autre ; ami, ne le fais pas : Laisse-les, je te prie, achever leur repas. Ces animaux sont soûls ^ ; une troupe nouvelle Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquait cet apologue aux hommes. Les exemples en sont communs.
Surtout au pays où nous sommes.
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
XIV — L'Amour et la Folie.
TOUT est mystère dans l'Amour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance :
Ce n'est pas l'ouvrage d'un jour
Que d'épuiser cette science.
Je ne prétends donc point tout expliquer ici : Mon but est seulement de dire, à ma manière.
Comment l'aveugle que voici (C'est un dieu), comment dis-je, il perdit la lumière ; Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ; J'en fais juge un amant et ne décide rien.
La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble :
Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.
Une dispute vint : l'Amour veut qu'on assemble
Là-dessus le conseil des dieux ;
L'autre n'eut pas la patience» ; Elle lui donne un coup si furieux
Qu'il en perd la clarté des cieux.