‹ FablesChapitre 55 sur 343 · LIVRE III. FABLE I · texte numérisé non relu

LIVRE III. FABLE I

Aulrefois à Racan * Malherbe * Ta conté.

Ces deux riyaux d'Horace, héritiers de sa lyre, IHsciples d^Âpollon, nos maîtres, pour mieux dire, Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins

! Gomme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins), tacan commence ainsi : Dites-moi, je vous prie. Vous qui devez savoir les choses de la vie.

Qui par tous ses degrés avez déjà passé, Et que rien ne doit fuir' en cet âge avancé, A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense. Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance : Dois-je dans la province établir mon séjour, Prendre emploi dans Farmée, ou bien charge à k cour? Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes : La gueire a ses douceurs, l'hymen a ses alarmes. Si je suivais mon goût, je saurais où buter* ; Mais j'ai les miens, la cour, le peu]^e à contenter. Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde ! Ëcoutez ce récit avant que je réponde.

J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son 61s,

L'un vieillard, l'autre enfant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans, si j'ai nonne mémoire.

Allaient vendre leur âne, un certain jour de foire.

Afin qu'il fût plus frais et de meilleur débit.

On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre !

Le premier qui les vit de rire s'éclata :

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?

Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense.

Le meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;

Il met sur pieds sa béte, et la fait détaler.

L'âne, qui goûtait fort l'autre façon d'aller.

Se plaint en son patois ; le meunier n'en a cure :

* Racan, poëte, né à la Roche-Raean en 1589.

' François de Malherbe, poète, né en 1556, mort à Paris en 1628. • * Vous qui devez tout savoir.

* Aller.

i)0 LIVRE III, FABLE I.

11 fait monter son fils, il suit et, d'aventure. Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut. Le plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put : Oh là ! oh ! descendez, que Ton ne vous le dise. Jeune homme qui menez laquais à barbe grise ! (tétait à vous de suivre, au vieillard de monter. Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter. L'enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte ; (Juand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte Qu'il faille voir ainsi clocher ce jeune fils, Tandis que ce nigaud, comme un évéque assis, Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage. 11 n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge : Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez. Après maints quolibets coup sur coup renvoyés, L homme crut avoir tort, et mit son tils en croupe. Au bout de trente pas, une troisième troupe Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont fous ! Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups. Eh quoi ! charger amsi cette pauvre bourrique ! N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ? Sans doute cfu'à la foire ils vont vendre sa peau. Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerveau Qui prétend contenter tout le monde et son père. Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. L'âne se prélassant » marche seul devant eux. Un quidam les rencontre et dit : Est-cô la mode Que Daudet aille à l'aise et meunier s'incommode' Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. Ils usent leurs souliers et conservent leur âne ! Nicolas, au rebours : car, quand il va voir Jeanne, H monte sur sa béte ; et la chanson le dit.

Beau trio de baudets ! Le meunier repartit :

Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue ;

* Marchant comme un prOIal.

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