‹ Fables (volume 2)Chapitre 115 sur 136 · LA TOURTERELLE ET LA FAUVETTE · texte numérisé non relu

LA TOURTERELLE ET LA FAUVETTE

Une fauvette jeune et belle S'amusoit à chanter tant que duroit le jour;

Sa voisine la tourterelle Ne vouloit, ne savoit rien faire que l'amour. « Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette ;

Vous perdez vos plus beaux moments :

Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amants. Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette

Qui peut valoir un doux baiser?

— Je me garderois bien d'oser Les comparer, répondit la chanteuse;

Mais je ne suis point malheureuse, J'ai mis mon bonheur dans mes chants. « A ce discours, la tourterelle En se moquant s'éloigna d'elle.

Sans se revoir elles furent dix ans.

Après ce long espace, un beau jour de printemps, Dans la même forêt elles se rencontrèrent. L'âge avoit bien un peu dérangé leurs attraits ;

Longtemps elles se regardèrent Avant que de pouvoir se remettre leurs traits.

Enfin la fauvette polie S'avance la première : « Eh ! bonjour, mon amie, Commentvousportez-vousPCommentvont les amants? — Ah ! ne m'en parlez pas, ma chère ! J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans; Tout a passé comme une ombre légère.

J'ai cru que le bonheur étoit d'aimer, de plaire... O souvenir cruel ! ô regrets superflus!

J'aime encore, on ne m'aime plus.

— J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse : Cependant je suis vieille et je n'ai plus de voix ; Mais j'aime la musique, et suis encore heureuse Lorsque le rossignol fait retentir ces bois. »

La beauté, ce présent céleste. Ne peut, sans les talents, échapper à l'ennui : La beauté passe, un talent reste, On en jouit même en autrui.

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