‹ Fables (volume 2)Chapitre 132 sur 136 · L'AIGLE ET LE HIBOU · texte numérisé non relu

L'AIGLE ET LE HIBOU

A Ducis.

L'oiseau qui porte le tonnerre, Disgracié, banni du céleste séjour

Par une cabale de cour.

S'en vint habiter sur la terre.

Il erroit dans les bois, songeant à son malheur.

Triste, dégoûté de la vie,

Malade de la maladie

Que laisse après soi la grandeur.

Un vieux hibou, du creux d'un hêtre.

L'entend gémir, se met à sa fenêtre.

Et lui prouve bientôt que la félicité Consiste dans trois points : travail, paix Qt santé.

L'aigle est touché de ce langage.

« Mon frère, répond-il ^les aigles sont polis Lorsqu'ils sont malheureux), que je vous trouve sage! Combien votre raison, vos excellents avis, M'inspirent le désir de vous voir davantage.

De vous imiter, si je puis !

Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine,

Connoissoit bien tout votre prix;

APPENDICE 2i5

C'est avec elle, j'imagine,

Que vous en avez tant appris.

— Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science ; Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, L'obscurité surtout. Quand je vois des oiseaux Se disputer entre eux la force, le courage, Ou la beauté du chant, ou celle du plumage, Je ne me mêle point parmi tant de rivaux.

Et me tiens dans mon ermitage.

Si malheureusement, le matin, dans le bois. Quelque étourneau bavard, quelque méchante pie M'aperçoit, aussitôt leur glapissante voix Appelle de partout une troupe étourdie.

Qui me poursuit et m'injurie : Je souffre, je me tais ; et, dans ce chamaillis,

Seul, de sang-froid et sans colère, M'esquivant doucement de taillis en taillis, Je regagne à la fin ma retraite si chère. Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux. Je laisse les soucis, les craintes, à la porte : Voilà tout mon savoir : Je m'abstiens, je supporte ;

La sagesse est dans ces deux mots. »

Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages. Tes beaux vers, tes nombreux succès,

Ne sont rien, à tes yeux, auprès de celte paix Que l'innocence donne aux sages.

Quand, de l'Eschyle anglois heureux imitateur,

2i6 APPENDICE

Je te vois, d'une main liardie, Porter sur la scène agrandie Les crimes de Macbeth, de Léar le malheur, La gloire est un besoin pour ton âme attendrie. Mais elle est un fardeau pour ton sensible cœur. Seul au fond d'un désert, au bord d'une onde pure, Tu ne veux que ta lyre, un saule et la nature : Le vain désir d'être oublié T'occupe et te charme sans cesse; Ah! souffre au moins que l'amitié Trompe en ce seul point ta sagesse.

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