LIVRE I
Et combien d'entre nous, prenant un noble essor
Vers la gloire qu'on nous dénie, Ont cultivé les arts, les lettres, Tharmonie, Manié les pinceaux, touché la lyre d'or, Et mesuré les cieux au compas d'Uranie.
Qui porte en ce moment le sceptre du génie ?
C'est une femme I Et vous voulez encor, Vous arrogeant, messieurs, un pouvoir sans partage.
Nous retenir dans l'esclavage I Vous voulez abaisser, ravaler notre sort A bercer des marmots, à soigner un ménage I Où donc est votre droit ? Où ?... dans un bras plus fort ! Droit brutal, tyrannie absurde, manifeste.
Contre laquelle je proteste.
— Madame, permettez qu'à ce raisonnement.
Qu'en plus d'un point d'ailleurs je crois fort soutenable,
Je réponde par une fable.
Elle est courte, et j'aurai fini dans un moment :
Les chèvres, autrefois de cornes dépourvues,
S'adressèrent à Jupiter :
« Daigne entendre nos vœux, puissant mattre des nues,
Daigne parer nos tètes nues De ce noble ornement dont le bouc est si fier.
L'orgueilleux nous traite en vassales ;
Dieu propice, arme aussi nos fronts.
Et nous marcherons ses égales,
Et nous braverons ses affronts. »
Jupiter exauça leur prière importune, Mais il leur accorda deux faveurs au lieu d'une :
Aux cornes il joignit le ridicule don
D'une longue barbe au menton.
Et les chèvres, toutes honteuses, Crièrent de nouveau : « Jupiter, dieu clément. Ne nous inflige pas un si dur châtiment :
Délivre nos mentons de ces barbes hideuses.
Reprends nos cornes à ce prix. »
Mais le dieu cette fois resta sourd à leurs cris.
Ma fable vous paraît peut-être impertinente.
Madame ; toutefois^ en y réûéchissant,
Au sens moral qu'elle présente Vous ne trouverez rien qui pour vous soit blessant. A nous de défricher le champ de la science I Dans les camps, au forum, la lutte à soutenir ! A nous le triste droit de juger, de punir I Mais les arts dont le charme embellit Texistence, Les écrits dont le cœur dicte seul la substance, C'est votre lot à vous, sachez vous y tenir.
N'ambitionnez plus nos travaux et nos veilles :
Vos yeux y perdraient leur douceur.
Votre teint ses couleurs vermeilles.
Votre voix son timbre enchanteur.
Il vous faudrait enfin, pour marcher sur nos traces, Jeter dans le sentier la couronne des Grâces...
Oh ! n'en faites pas l'abandon !
Elle vous sied trop bien, madame :
Vous êtes femme, restez femme.
Ou gare la barbe au menton !