LA SAUTERELLE ET LA CHENILLE
Il fut un temps où les insectes, Unis par un bon sentiment, Vivaient sous un gouvernement Respecté de toutes les sectes.
Alors régnaient les papillons ;
Et jusqu’au loin dans les sillons On entendait des chants de joie.
Où s’en est allé tout cela ?
Qui sait ? Pour le moment, voilà :
Celui qui relève ou foudroie Les grands empires des humains
S’occupe aussi des petits êtres Que les hommes, ces puissants maîtres, Foulent aux pieds dans les chemins.
Pour aujourd’hui je vous rapporte Une histoire de ce temps-là ; Un papillon, devant ma porte,
| L'autre soir me la révéla.
| — Une sauterelle excentrique, | De par la haute autorité | Veillant avec austérité | À la moralité publique, | Vit un jour s'étendre au soleil, | Sur une feuille de vanille, pi Une gracieuse chenille it Prise du besoin du sommeil, | Et se montra scandalisée :
— Vous êtes bien mal avisée, Dit-elle en grossissant sa voix,
De vous exposer de la sorte, Au mépris de nos sages lois; À vous enfuir je vous exhorte, Ou bien je vous jette en prison.
— Ecoutez ma raison, ; Sauterelle ma mie ; Je me suis endormie, Car je suis lasse de marcher ; J'ai fait une bien longue route; Et je crois, somme toute, Que vous ne pouvez m'empêcher De reposer une minute.
—Quand on se tratne et qu'on est ver On ne prend pas ce ton amer
Et toute de suite on s'exécute.
Pour t'apprendre à ne souffler mot, Entre pour six mois au cachot.
Six mois, c’est long dans l’existence Des petits insectes dorés
De nos forêts et de nos prés.
Et malgré son omnipotence
La sauterelle avait vieilli,
Même on dit qu’elle avait failli.
On fit une enquête Et l’on cita plusieurs témoins,
FABLRS. /
+ La sauterelle, néanmoins, Vint présenter une requête Au Président du Parlement; Un papillon jeune et charmant.
—Je comprends, dit-il, à merveille ; Mais sur l'honneur du peuple il faut bien que je veille, Au cachot donc à votre tour !
Je suis, sous sa forme nouvelk, L'humble ver qu'avec tant de zèle Vous maltraitiez un jour.
Traitez avec égard tout homme respectable,
Vous qui tenez quelque pouvoir en mains; Ici-bas rien n’est stable:
Le sujet d'aujourd'hui c’est le roi de demain.
eille, FABLE LXXI.
LE FLUTISTE ET DE EARCAJOU.
Dans la forêt, un jour, un poète flûtiste S’enfonca pour herboriser.
Il était donc de plus, un peu naturaliste,
Me direz-vous ? C'est vrai. L'on voit s’harmoniser Les beaux-arts avec la science ;
L'esprit qui voit un peu veut davantage voir ;
Et plus l’homme est puissant plus il a conscience
D'un suprême pouvoir,
Donc un flûtiste, un jour, un flûtiste poète, Un peu naturaliste aussi, je le répète,
Cherchait dans les grands bois, Des mousses, des fougères, De ces fleurs qui parfois Vêtent des robes étrangères.
Il tomba soudain dans un trou Plein de feuilles, de branches mortes Et d’ossements de toutes sortes.
C'était le lit d’un carcajou.
Le fauve s’élance et s'accroche, Suivant sa façon, Au rameau le plus proche Pour se jeter de là sur le pauvre garcon.
Mais celui-ci prend aussitôt sa flûte Et fait redire aux bois des champs mélodieux. La bête dans son cœur sent une étrange lutte, Puis le voile de sang qui recouvrait ses yeux Petit à petit se déchire; Elle se trouble, elle soupire, Elle descend de l'arbre et s’en vient implorer Celui que tout à l’heure elle allait dévorer.
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Les paroles de paix et la douceur de l’âme Ont désarmé plus d’ennemis
Que la force brutale ou les discours de flamme
N'en ont jamais soumis.