LES DEUX CHEVAUX
—Je te plains, mon ami, mais je ne puis rien faire | Pour adoucir ton sort.
Souffre avec patience. A chacun son affaire.
Puis te voici, du reste, au port.
Cette parole fière et bien peu charitable
Etait dite, un bon jour, dans le fond d’une étable ‘ Et d’un air joyeux,
Par un jeune cheval au poil lisse et soyeux A son compagnon d'existence
Dont la misérable pitance
Ne pouvait, à coup sûr, faire des envieux.
Ce dernier était vieux ;
Il avait le poil long et le croupe pointue, L'oreille rabattue,
La robe d’un gris sale et de la cire aux yeux : Il était chassieux.
On l’appelait souvent, et sans PARADIS
Le paria de l'écurie.
L'autre était bien traité, Etrillé, puis frotté ; ‘ J1 mangeait de l’avoine et portait couverture, Revêtait harnais blanc, traînait belle voiture.
Le vieux se plaignait-il ? Je ne dirai pas non.
Il sé‘plaignait un peu quand après la journée, Il comparait sa vie ‘nfortunée
Au destin glorieux de son gai compagnon.
Mais celui-ci, prenant des allures tnalignes,
Lui répondait alors, en soufflant du naseau,
Ce que nous avons lu dans les premières lignes
De notre fabliau. |
Or, il survint une disette.
11 fallut faire la diète,
ee LT et
Puis ensuite un repas par jour, On mit à mort la basse-cour Et l’étable et la bergerie.
Le fléau cependant redoublait de furie.
On parla de tuer le plus jeune cheval ; L'autre était trop vieux et trop maigre.
Notre jeune et bel anituul À Se montrait ce jour-là, tout pimpant, tout allègre.
— Pauvre ami, lui dit-on, caressant de la main Son épaisse et longue crinière, Oui, voilà notre heure dernière Et nous allons mourir de faim Si tu ne fais un sacrifice.
—Je vous comprends très bien, dit le présomptueux ; On veut mov compagnon. Quel repas somptueux !.. Il sera fier de cuire à votre bénéfice.
Il me divertissait ; je le regrette bien.
Mais soyons sérieux, maître, il n’est bon à rien.
—Pas même à manger, dit le maître,
Et c’est toi qu'il nous faut.
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