‹ Fables [microforme]Chapitre 19 sur 65 · LES SINGES · texte numérisé non relu

LES SINGES

Favorisé d’un vent propice Venait d'arriver dans le port Un vaisseau n’ayant à son bord Que des singes pour marchandise.

Leur débit paraissait certain, C'était une excellente aflaire Et le marchand comptait bien faire Sur tous ces singes un gros gain.

Il connaissait à fond le pauvre genre humain.

Car après tout, dans ce bas monde,

Qui fourmille de sots tant ici qu’à la ronde,

Quel est celui qui ne voudrait

Avoir un singe, son portrait;

Ou tout au moins admirer à son aise, Moyennant quelques sous de rétribution,

Les tours divers et pleins d'adresse

De cette agile nation ?.…

Pour annoncer sa cargaison Notre marchand court à la ville, Les matelots de leur côté En font autant, Voilà le vaisseau déserté, Il n'y reste que la famille Des singes prisonniers : ‘* Mes frères, mes amis,

‘“ Leur dit un vieux magot dont les cheveux blanchis “ Et le ton imposant commandaient le silence,

‘“ Voulez-vous suivre mon avis ?...

‘ Nous serons libres tous ?.. profitons de l’absence

‘“ De ces coquins qui nous ont pris, * Et filons notre nœud avec plus de prudence

‘ Que n’en montrent nos ennemis.

‘ Hâtons-nous. J’ai connu les hommes dans ma vie : ‘* Les plus affreux tourments nous seraient réservés.

*“ Moi-même j'ai gémi sous leur joug et je sais

‘* Les degrés de leur perfidie.

** Ce n’est pas le moment d’exposer mes malheurs : ‘ Plus tard quand un vent favorable ** Nous ramènera tous vers nos frères, nos sœurs, ‘* Je vous raconterai ce récit lamentable “ Qui pourrait arracher des pleurs ‘“ Au tigre le plus intraitable.

‘ Maintenant mes dignes amis ‘ Nous avons un tout autre ouvrage.

‘ Prisons les fers qu’on nous a mis ‘ Et secouons notre esclavage.

‘ Je vous guiderai sur les flots.

‘ Je connais le chemin de la patrie absente, “ Je serai le pilote et vous les matelots....” —“ Hourrah! s’écrie en chœur la foule impatiente Des nombreux auditeurs tant singes que guenons. Ainsi dit, ainsi fait, Voila donc le navire Démarré sur le champ Qui vogue en paix sur l'Océan Emportant nos gens en délire.

Tout alla pour le mieux dans le commencement.

A les voir on eût dit les compagnons d’Enée Poussés par l’aveugle Destin,

Fuvant traitreusement Didon l’infortunée Pour fonder l'empire latin.

Mais hélas! tout à coup l’aquilon se déchaine,

Sifle, souflle en fureur sur les flots endormis, Et remuant l’humide plaine

Agite en même temps nos singes étourdis ; Le vent redouble en violence, La mer est folle de terreur

Et les flots mugissants se heurtant en fureur

Sement le désordre et la peur |

Pari ces nautonuiers tantôt pleins d'espérance

Et maintenant morts de frayeur.

Es vont périr, de salut point de chance !

Bientot le malheureux esquif Allant rouler contre un récif Se brise ; Et voilà nos guenons, pilote et matelots

Ensevelis au fond des flots.

Avant de faire une entreprise L'on doit peser sa force et son habileté.

C'est le comble de la sottise De viser à plus haut que sa capacité.

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