LE SINGE
Deux chats, maîtres fripons, avaient d'un étalage
Volé traîtreusement un superbe fromage.
Mais ce n'était pas tout de l'avoir dérobé ;
Le partager était chose plus difficile.
— " Voyons, dit Rodilard à son associé,
** J'en garde les trois quarts ; toi, prends le reste et file ;
•'* J'ai fait le coup, j'aurais droit au butin entier."
— " Oh que non ! Il me faut la moitié de la prise,
" Lui répondit Mitis, je la vis le premier.
" Faisons partage égal, ou sinon je te brise,
" Quelque membre, maudit coquin ! " — " Tout beau ! mon fier-à-bras, rengaine ta colère : " Nous irons consulter le juge Fagotin, *' Il nous mettra d'accord en peu de temps, j'espère." Voilà donc nos larrons chez le singe. Tous deux Content l'affaire ensemble. — " Allons, messieurs, silence! " J'ai saisi votre cas, dit d'un air sérieux " Le rusé Fagotin prenant une balance.
" Voyons, dans ces bassins mettez chaque morceau." Maître singe soupèse, et voyant qu'un plateau
A gauche plus qu'à droite penche,
De l'air le plus grave retranche.
Une grosse moitié du morceau trop pesant Qu'en face des plaideurs il dévore à l'instant.
Ceci fait, son Honneur à repeser s'apprête ; Mais cette fois c'est de l'autre côté
Que le bassin est emporté.
Nos chats, en murmurant, tous deux branlent la tète. — " Votre Honneur, s'il vous plaît, crie enfin Rodilard
'* Ne soupesez plus davantage !
*' C'est assez contester à propos d'un fromage ; " Telles qu'elles sont là, laissez nous chaque part,
*' Nous vous en supplions, de grâce. . ." — " Badinez-vous "?. .Messieurs ! . .le cas est embrouillé, " Repartit Fagotin souriant aparté, *' Je tiens trop à prouver que j'entends les affaires. " Ainsi donc, mes amis, je vais encor croquer " Ce tout petit morceau pour mieux vous accorder, " Et je garde le reste à titre d'honoraires."
Quand je te vois, pour ton malheur, Recourir à Thémis, cette déesse louche, Qui ne lâche jamais les objets qu'elle touche,
Que je te plains, pauvre plaideur !. —