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PRÉFACE

Il est difficile de juger sainement les œuvres contemporaines, si l'ob ne reporte son esprit à un siècle en avant, et si Ton ne tâche de pressentir ainsi le jugement de la postérité. Combien d'œuvres parmi celles qui depuis quelque 30 ans ont eu le plifts de renommée, ont fait le plus de bruit, seront ensevelies alors dans un profona oubli, et combien dont nous soupçonnons à peine l'existence aujourd'hui , humbles violettes ignorées, s'épanouiront pour nos fils l Pour nous, il nous semble que les générations futures qui, vers le milieu du xx« siècle, supporteront le fardeau de la vie et lutteront, comme nous luttons aujourd'hui, pour le triomphe de la justice et de la vérité, pour la réalisation du règne de Dieu sur la terre , il nous semble que ces générations aimeront surtout à feuilleter et à relire, parmi les poëtes contemporains, les chansons de Déranger d'abord, et ensuite les fables de Lachambeaudie. Ces deux talents sont germains plus qu'on ne pense.

Nous n'entreprendrons pas de justifier notre opinion en ce qui concerne Béranger ; ses refrains chantés d'âge en âge porteront son nom aussi loin que celui de l'empereur; ils seront le miroir populaire où se reflétera toute la poésie des premières années de notre siècle , l'un des plus grands et des plus agités entre ceux qui

marqueront profondément leur empreinte dans l'histoire du monde.

Mais pour ce qui est de Lachambeaudie, il sera plus difficile de faire acceoter notre conviction.

Bien qu'il ait produit déià une multitude de fables dont quelques-unes sont d'inimitables chéfs-dœuvre, Lachambeaudie est connu à peine de la partie éclairée du public, et son nom, qui se trouve mêlé à toutes les fêtes, à toutes les manifestations populaires, nuit à la réputation aussi bien qu'à la saine appréciation' de ses œuvres. Nous avons rencontré des gens persuadés que ce poëte humble et modeste est un artisan de guerre civile, un fougueux démagogue, un prédicateur de doctrines incendiaires; Il n'en est pas ainsi pourtant, et nous ne savons rien de plus doux que ses douces et profondes poésies, si cen^st Lachambeaudie lui-même; jamais âme plus candide n'apporta de plus sereines inspirations au milieu des fermentations populaires. Sorti du peuple comme Béranger, comme lui il a chanté pour le peuple, il lui a porté le tribut de son cœur et de son génie , et il serait à souhaiter que les classes ouvrières n'eussent que des enseigneurs aussi calmes, aussi fervents, aussi ^ages que le pauvre fabuliste.

Un fait seul peut suffire à prouver toute la candeur de celte âme de poëte. Pendant les premiers mois qui suivirent la révolution de février, Lachambeaudie allait chercher le peuple là où seulement on le trouvait alors, dans les clubs. Les orateurs les plus fougueux se succédaient, éveillant les passions de la multitude ; quand les orateurs avaient fini, Lachambeaudie prenait la parole et récitait quelques-unes de ses fables ; que d'irritations il a calmées ainsi, que de colères il a apaisées! Après les désastreux événements de juin, Lachambeaudie, qui n'avait pas quitté sa femme et ses enfants pendant ces jours de deuil, fut arrêté et conduit dans l'un des forts où étaient renfermés les insurgés. L'injustice dont il était l'objet ne lui inspira pas un seul mauvais sentiment, a On s'est trompé, disait-il, on reconnaîtra Terreur. » Et répandant autour de lui son calme inaltérable, il poursuivit, même en prison, son œuvre de réconciliation et de paix. Béranger fut à peine informé de cette arrestation que, sûr de l'innocence de son

— : vil —

jeune frère en poésie, il se mit en campagne^ sollicita, frappa à toutes les portes, et fut assez heureux pour obtenir la mise en liberté du prisonnier, auquel il voulut aller lui-môme porter Tordre d'élargissement.

Béranger le trouva calme et souriant : « Je savais bien, dit-il, que Dieu et voustie m'abandonneriez pas!» Et le poëte illustre, tendant la main au poëte inconnu, le ramena au sein de sa pauvre famille désolée. Je ne sais quel est celyii de ces deux hommes que ce trait touchant fait le plus aimer.

Le lendemain Béranger reçut de notre fabuliste le quatrain suivant :

Du génie et da cœur puissance souveraine !

Poète, d^an captif quand vous brisez la chaîne,

Coupable, il est purifié, Innocent, il se lève et sort gloriGé.

Jusqu'en 1850, Lachambeaudie n'avait pu trouver un éditeur pour ses fables, que l'Académie française a pourtant couronnées deux fois. Aidé par quelques amis généreux, il publia pour la première fois, en 4839, un petit volume qui, depuis lors, a considérablement grossi, et pendant de longues années il s'est fait luimême le colporteur et le marchand de ces fables, frappant aux portes de ses amis et des amis de ses amis, vivant du petit bénéfice que lui procurait la vente de chaque volume. Chemin faisant il compose, et le soir il écrit, touche, retouche ses vers éclos pendant les courses de la journée.

n touche et retouche, disons-nous. Ses fables en effet sont, sous le rapport du style, d'une pureté irréprochable, et il est peu de poètes contemporains qui possèdent à un aussi haut degré que Lachambeaudie les ^nesses et les secrets de la langue. Ce sera là sans contredit l'un de ses titres de gloire, car, en poésie surtout, la forme a une importance capitale, mais c'est principalement par l'originalité de la pensée, par l'élévation du sentiment, par la verve de l'invention que l-achambeaudie vivra à côté de Lafontaine, avec lequel

son talent n'a d'autre analogie d'ailleurs que celle de la naïveté et du charme de l'expression.

Certes, les fabulistes n'ont pas manqué en France ; mais le défaut de concision de notre langue, si claire d'ailleurs, a rendu leur tâche difficile, et il n'est pas surprenant que parmi tant de poëtes qui ont tenté le genre de l'apologue, il yen ait si peu qui aient réussi.

C'est cette difQculté, heureusement vaincue: c'est l'art infini avec lequel Béranger et LaChambeaudie ont enchâssé en quelques vers des idées Justes , des sentiments populaires, qui a déjà placé Béranger à la tête des poëtes de notre époque, comme il placera Lachambeaudie au premier rang de nos fabulistes.

De môme que Béranger a exprimé ses sentiments dans des couplets où souvent se trouvent les proportions de la strophe, Lachambeaudie a gravé sous une forme heureuse l'empreinte des idées, des aspirations qui constituent le caractère de la société actuelle. Il n'est pas une fable de Lachambeaudie qui ne porte le cachet de ces tendances généreuses, de cet esprit de conciliation que les doctrines audacieuses des novateurs compriment au fond de bien des âmes, mais qui se manifesteront certainement le jour où un gouvernement calme et fort aura prouvé à la société que le progrès est possible sans secousse et que Tordre est impossible sans progrès.

Forme et fond ont revêtu chez Lachambeaudie une originalité pleine de charme et de vigueur; le i^oraliste aussi bien que le poëte s'est inspiré des éléments généreux de son époque. Sans doute, il est des vérités éternelles qui n'ont pas changé depuis Esope et Lafontaine ; mais leurs applications sont différentes, et le génie du poëte consiste à saisir ces différences et à envelopper les idées de son siècle sous la forme qui convient leSmieux à leur diffusion.

Quelques exemples feront mieux comprendre notre pensée. Lafontaine écrit la Cigale et la Fourmi, la première fable que nous ayons tous bégayée. Lachambeaudie a l'heureuse audace de s'emparer de la conaposition du maître et de la compléter avec un rare bonheur de pensée et d'expression.

Entre la cigale et la fourmi Lachambeaudie introduit

un nouveau personnage, la colombe, qui va dire vertement son lait à madame la fourmi :

• Eh bien danses maintenant,»

A dit la fourmi cruelle (1)

Ne fallait-il pas deux siècles de luttes, d'efforts surhumains pour pouvoir compléter si finement, si généreusement, la fable de Lafontaine?

Nous parcourons le livre au hasard ; il faudrait le citer en entier. L'orchestre , le Déjeuner à Vécole, La Goutte d'eau et cent autres compositions irréprochables confirment le sentiment que nous venons d'exprimer. La fiction elle-même, sans perdre sa simplicité, cesse d'être puérile. Ici, c'est une goutte d'eau qui tombe de la nue au sein de la vaste mer ; ta goutte d'eau pleure son destin, regrette ses nuages, ses horizons infinis. Une huitre la recueille^ la cristallise; devenue perle, un plongeur la délivre,

. Et depuis on Ta vue, éclatante de gloire, Sur la couronne d'or d'un puissant empereur.

Quelle est la conclusion que le poëte lire de cette donnée gracieuse? Fille du peuple, supporte dignement ta misère^ souQre avec résignation, garde ta pureté.

Dans les flots de ce monde où tu vis solitaire Comme la goutte d*e^,a ta seras perle un jour.

Partout, cette sagesse, cette douce moralité se retrouvent.

Plus loin, c'est Jésus-Christ qui, dans son apostolat divin, rencontre sur la montagne un figuier stérile. Il va le frapper d'analhème ; mais le figuier répond :

m I\ëroques, 6 Seigneur, la fatale sentence!

Sur Taride rocher je reçus Teiistence (2)

(4) Voir page 55.

(2j Page /;3. J

La moralité se devine sous cette fi<^.tion transpareDte. Plus loin, c'est la vigne qui demande à l'ormeau son appui ; et quand l'ormeau est épuisé par l'âge, c'est la vigne qui le soutient à son tour. Ici, c'est un dialogue éloquent entre le livre et l'épée. Une vieille rapière se plaint au livre de l'inaction à laquelle elle est réduite :

Le livre lai répond : ■ Le glaive a fait son temps ; On ne convertit pins par la force bratalc (1)

11 fallait trois révolutions pour l'intelligence d'un tel apologue.

Qu'on nous permette une citation encore :

Au sein de Tâtre, en hiver,

Une bûche de bois vert

De pleurs inondait la cendre, Poussait de longs soupirs, de longs gémissements.

Un charbon, lassé de l'entendre, [ments.

Lui dit : ■ Pourquoi ce bruit?» — «Vois quels sont mes tour- Répond-elle. — « En voyant les pleurs dont lu t'abreuves,

Reprend le charbon, je conclus Que tu subis ici tes premières épreuves :

Mais moi, j'ai tant souffert que je ne pleure plus. »

Nous taiera-t-on d'exagération , si nous disons qu'il n'est rien chez Lafontaine et chez tous les fabulistes de supérieur à cette ravissante composition, où la pureté de la forme le dispute à l'élévation de la pensée?

Nous nous arrêtons. Si nou^ avons pu faire aimer par quelques-uns ce poëte si grand déjà, si nous avons pu détruire quelques-unes des préventions qui s'attachent à son nom , si nous inspirons le désir de lire ses fables, nous aurons atteint notre but,

Louis JOURDAN.

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